Le 7 mai dernier à Paris, Emmanuel Macron a reçu Ahmed al-Charaa, président syrien et ancien chef jihadiste, dans un contexte diplomatique complexe. Accueillir cette figure controversée, toujours considérée comme terroriste par l’ONU, a nécessité un subtil équilibre entre soutien à la Syrie post-Assad et garanties sécuritaires. Cette rencontre marque la première visite officielle d’Al-Charaa en dehors du Moyen-Orient, à laquelle l’Elysée attribue le titre de « président intérimaire des autorités syriennes de transition ».
Une visite sous haute tension diplomatique
Pour permettre à Ahmed al-Charaa de se rendre à Paris, la France a dû obtenir une exemption spéciale des Nations unies levant son interdiction de voyage. Jean-Noël Barrot, ministre français des Affaires étrangères, a justifié cette démarche en soulignant que ne pas dialoguer avec ces nouvelles autorités syriennes serait « irresponsable vis-à-vis des Français » et ouvrirait la voie à Daech. La stratégie française se fonde sur une « constance » et une « exigence » affichées par l’Elysée dans la politique vis-à-vis de la Syrie en transition.
Depuis 2011, la France maintient une opposition ferme au régime de Bachar al-Assad, s’abstenant de rejoindre les mouvements de normalisation dans certains pays européens. Ce positionnement a renforcé la crédibilité de Paris auprès des Syriens aspirant à la paix et à la démocratie, mais aussi auprès des nouvelles autorités syriennes.
Des exigences françaises claires et renforcées
Emmanuel Macron a réaffirmé son soutien à la construction d’une « nouvelle Syrie libre, stable, pluraliste, souveraine et respectueuse de toutes les composantes de la société syrienne ». Toutefois, la France maintient une liste d’exigences face à la gravité des événements récents, notamment les violences envers les minorités alaouite et druze. Le président français entend demander à son homologue syrien de faire en sorte que « la lutte contre l’impunité soit une réalité » et que « les responsables d’exactions contre les civils » soient jugés.
La présidence française insiste sur la nécessité d’une protection universelle de tous les civils, « quelle que soit leur origine et leur religion ». Ces exigences démocratiques s’inscrivent dans un cadre fragile où, malgré un dialogue national entamé en janvier à Damas, les avancées restent limitées. Cette réunion, qui a rassemblé environ 500 citoyens syriens, a abouti à une déclaration constitutionnelle comprenant des droits comme l’égalité et la liberté d’expression, mais renforçant considérablement les pouvoirs présidentiels d’Al-Charaa, ancien chef du groupe Hayat Tahrir al-Sham.
Conditions préalables à la visite et contexte sécuritaire
L’invitation d’Emmanuel Macron à Ahmed al-Charaa, formulée en février, était conditionnée à la formation d’un gouvernement inclusif et à des garanties sécuritaires. En mars, un nouveau gouvernement syrien a été mis en place, représentant au minimum toutes les communautés, avec une seule femme membre, chrétienne, incarnant ainsi plusieurs critères d’inclusion. Malgré cela, la situation sécuritaire reste précaire, avec de nombreuses violences récurrentes.
Paris affiche sa confiance quant aux engagements pris par Damas dans la lutte contre le terrorisme de l’État islamique et soutient l’accord conclu avec les « alliés kurdes » du nord-est syrien. Cependant, les massacres visant la communauté alaouite début mars ont provoqué une onde de choc, tant en Syrie qu’à l’international. La France exige la création d’une commission d’enquête et la poursuite des responsables, mais les progrès restent lents et peu concluants.
Les enjeux économiques et diplomatiques pour Ahmed al-Charaa
Du côté syrien, les attentes principales concernent l’allègement des sanctions économiques imposées par les États-Unis, toujours maintenues par l’administration américaine. L’objectif est de contourner cet étranglement économique qui paralyse le pays.
Sur le plan diplomatique, le président syrien ne peut espérer des déclarations définitives de la part de la France, qui se concentre davantage sur ses pressions envers Israël. Ce dernier poursuit ses raids aériens quotidiens sur le territoire syrien, se présentant comme protecteur de la communauté druze. Face aux déclarations de responsables israéliens appelant à la partition de la Syrie, la France réaffirme son soutien à « l’intégrité et la souveraineté du pays ».
Cette rencontre exceptionnelle illustre les complexités de la diplomatie française en Syrie, oscillant entre engagement politique, exigences sécuritaires et réalités géopolitiques délicates, notamment avec la présence d’un ancien jihadiste au cœur du pouvoir syrien.