La Chine se retrouve face à un test délicat de sa stratégie mondiale à mesure que la guerre américano-israélienne contre l’Iran s’intensifie. Pékin voit se dessiner une situation paradoxale : les États-Unis apparaissent plus fragiles qu’auparavant, mais aussi plus imprévisibles, ce qui accroît les risques pour un ordre international dont l’économie chinoise reste largement dépendante.
Dans un article publié par Foreign Affairs, la chercheuse Zongyuan Zoe Liu, du Global China Center de la Columbia University School of International and Public Affairs, estime que Washington entre dans une phase où il est moins attaché aux règles qu’il défendait autrefois et plus enclin à recourir à la force, quitte à ébranler les marchés, les institutions et ses alliés.
Un affaiblissement américain qui inquiète autant qu’il rassure
Pour Pékin, l’ولايات المتحدة plus faible pourrait sembler constituer une opportunité. Mais selon la chercheuse, cette faiblesse s’accompagne d’une volatilité accrue, ce qui rend l’environnement international plus difficile à anticiper. Or la Chine, qui mise sur la stabilité pour soutenir sa croissance, redoute avant tout les chocs systémiques.
Depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche en 2025, Washington se montrerait moins confiant dans ses ambitions mondiales, moins attaché à l’ordre fondé sur des règles et plus disposé à utiliser sa puissance de manière disruptive. Cette évolution, note Zongyuan Zoe Liu, fragilise la crédibilité américaine tout en créant un climat d’incertitude que Pékin n’a pas intérêt à sous-estimer.
Autrement dit, la Chine ne souhaite pas une Amérique effondrée, mais une puissance suffisamment forte pour empêcher un chaos global, sans pour autant être en mesure de remodeler le système international au détriment de son ascension.
La prudence comme ligne de conduite face à l’Iran
La guerre en Iran met en lumière la méthode chinoise : éviter l’intervention militaire directe et privilégier la diplomatie, ainsi que les appels répétés à un cessez-le-feu. Ce choix ne relève pas de l’indifférence, mais d’une volonté de préserver un ordre mondial sur lequel repose une économie tournée vers l’exportation.
À la différence de la guerre russe en Ukraine, le conflit mené par les États-Unis et Israël contre l’Iran touche des intérêts plus sensibles pour Pékin. Le problème n’est pas seulement l’énergie ou les flux pétroliers du Moyen-Orient. Il tient surtout au fait qu’une Amérique de plus en plus imprévisible déstabilise les fondations du système mondial dont la Chine tire sa puissance.
Dans cette logique, Pékin ne cherche pas à se couper du système international. Elle préfère l’exploiter, en renforçant progressivement son influence par l’économie, la politique industrielle et la mise en place de mécanismes financiers alternatifs capables de contourner, à terme, la domination du dollar.
Une puissance construite à l’intérieur de l’ordre américain
Depuis l’ouverture engagée en 1979, la Chine a accumulé richesse et puissance dans un ordre international façonné par les États-Unis. Elle a bénéficié de voies maritimes ouvertes, de marchés en expansion, d’institutions multilatérales capables d’absorber les tensions géopolitiques et d’un accès au crédit et au commerce en dollars.
Mais la stratégie d’autonomie prônée par Xi Jinping, au nom de la sécurité nationale, a aussi produit des effets secondaires. L’industrie chinoise a vu ses marges se réduire tandis que les surcapacités se multipliaient, révélant la tension entre l’objectif d’indépendance et les contraintes d’une économie encore fortement insérée dans la mondialisation.
Pour compenser, Pékin a affiné ses leviers économiques. Le marché intérieur, la domination sur certaines chaînes d’approvisionnement, notamment dans les métaux rares, les accords d’investissement et les prêts constituent des instruments de pression puissants. La Chine recourt aussi aux restrictions sur les exportations et aux sanctions, mais tous ces outils supposent que le cadre mondial reste relativement stable et régi par des règles.
Quand le système se fissure, les calculs de Pékin changent
Les récentes manœuvres militaires américaines, à la fois au Venezuela et en Iran, confirment une réalité que les stratèges chinois ne peuvent ignorer : le système dans lequel ils ont appris à évoluer se fragilise. Et sa recomposition en cours pourrait ne pas servir les intérêts chinois.
Si le recul américain n’était qu’un simple affaiblissement, Pékin pourrait être tentée d’accélérer pour consolider sa position. Mais si ce recul prend la forme d’une coercition économique plus marquée, d’un affaissement du commerce international et d’un recul des institutions multilatérales, la Chine pourrait au contraire se retrouver sur la défensive.
La guerre contre l’Iran illustre cette ambivalence. À Washington, certains y voient un avantage stratégique pour Pékin, car un engagement américain au Moyen-Orient détournerait l’attention de l’Asie. Mais la direction chinoise refuse cette lecture simpliste. Pour elle, ni Washington ni Pékin ne sortiront indemnes des conséquences géopolitiques et économiques d’une telle escalade.
Taïwan, autre terrain d’incertitude
Cette même logique prudente s’applique au dossier de Taïwan. Pékin estime qu’une Amérique dispersée pourrait ouvrir une fenêtre d’opportunité, mais la question centrale reste celle de la nature de la puissance américaine à laquelle elle serait confrontée. Une États-Unis plus instable et plus encline à employer la force pourrait s’avérer plus dangereuse qu’une Amérique forte mais prévisible.
C’est pourquoi la Chine avance avec précaution. Son objectif demeure une montée en puissance graduelle, économique et géopolitique, tout en restant à l’intérieur d’un système mondial qui lui laisse suffisamment d’espace pour progresser sans provoquer une crise majeure.
Le paradoxe, au fond, est clair : Pékin a obtenu ce qu’elle souhaitait en partie, à savoir une Amérique moins sûre d’elle et moins capable de dicter seule les règles. Mais elle doit désormais composer avec un monde plus instable, plus chaotique, où chaque décision comporte un risque accru.