Le cancer du larynx figure parmi les cancers les plus importants en France métropolitaine. Sept fois plus fréquent chez l’homme que chez la femme, il évolue pourtant différemment selon les sexes : il diminue chez les hommes tandis qu’il progresse chez les femmes, notamment sous l’effet d’une consommation toujours plus importante de tabac et d’alcool. À ces facteurs de risque s’ajoute aussi l’infection par papillomavirus, qui prend une place croissante dans les cancers ORL.
Un diagnostic précoce essentiel pour améliorer la survie
Le pronostic du cancer du larynx varie fortement selon le stade de la tumeur et son emplacement dans le larynx, avec des chances de survie allant de 35 à 78 %. Dans ce contexte, poser un diagnostic rapidement reste indispensable pour augmenter les chances de prise en charge efficace. Aujourd’hui, la maladie est principalement détectée par endoscopie nasale vidéo et par biopsies, des examens précis mais coûteux, invasifs et parfois longs à mettre en œuvre.
Ces délais peuvent retarder la confirmation du diagnostic et donc la mise en route des soins. C’est précisément là qu’une nouvelle piste suscite l’espoir des chercheurs : l’analyse vocale assistée par intelligence artificielle.
Quand l’IA analyse la voix pour repérer des anomalies
Dans une étude publiée le 12 août dans la revue Frontiers in Digital Health, des chercheurs expliquent que certaines anomalies des cordes vocales pourraient être détectées à partir du simple son de la voix. Si ces lésions sont parfois bénignes, en lien avec des nodules ou des polypes, elles peuvent aussi correspondre aux premiers stades d’un cancer du larynx.
Les scientifiques ont travaillé sur 12 523 enregistrements vocaux provenant de 306 participants en Amérique du Nord. Ils ont étudié plusieurs paramètres de la voix, dont le ton, la hauteur, le volume et la clarté, afin d’identifier des différences acoustiques associées à diverses atteintes du larynx.
Une étude menée dans le cadre de Bridge2AI-Voice
Les chercheurs à l’origine de ces travaux appartiennent au projet « Bridge2AI-Voice », intégré au consortium « Bridge to Artificial Intelligence » (Bridge2AI) de l’Institut national de la santé des États-Unis. Cette initiative nationale vise à appliquer l’intelligence artificielle à des défis biomédicaux complexes.
Dans cette étude, les participants incluaient des personnes officiellement atteintes d’un cancer du larynx, d’autres présentant des lésions bénignes des cordes vocales, ainsi que des patients souffrant de dysphonie spasmodique ou de paralysie unilatérale des cordes vocales.
Le rapport harmonique/bruit au centre des résultats
Les chercheurs se sont intéressés à plusieurs caractéristiques acoustiques de la voix :
- la variation de hauteur dans le discours ;
- la variation d’amplitude ;
- le rapport harmonique/bruit, qui mesure la relation entre les composantes harmoniques et sonores de la parole.
Ils ont observé des différences marquées entre le rapport harmonique/bruit et la fréquence fondamentale chez les hommes sans trouble vocal, chez ceux présentant des lésions bénignes des cordes vocales et chez ceux atteints d’un cancer du larynx. Selon eux, la variation de ce rapport pourrait aider à surveiller l’évolution clinique précoce des cordes vocales et permettre une détection plus rapide du cancer du larynx, pour l’instant chez les hommes.
Vers un biomarqueur vocal du risque de cancer
Le Dr Phillip Jenkins, boursier postdoctoral en informatique clinique à l’Oregon Health & Science University et auteur correspondant de l’étude, estime que ces résultats ouvrent une voie prometteuse. Il explique : « Ici, nous montrons qu’avec cet ensemble de données, nous pourrions utiliser des biomarqueurs vocaux pour distinguer les voix des patients présentant des lésions des cordes vocales de ceux qui n’en ont pas. »
Il ajoute : « Nos résultats suggèrent que de grands ensembles de données multi-institutionnels d’origine éthique, comme Bridge2AI-Voice, pourraient bientôt aider à faire de notre voix un biomarqueur pratique du risque de cancer dans les soins cliniques. »
Des tests à poursuivre sur des données plus larges et en clinique
Les chercheurs veulent désormais aller plus loin en utilisant davantage de données et en testant leurs algorithmes en milieu clinique auprès de patients. « Pour passer de cette étude à un outil d’IA qui reconnaît les lésions des cordes vocales, nous entraînerions des modèles à l’aide d’un ensemble de données encore plus important d’enregistrements vocaux, étiquetés par des professionnels. Nous devons ensuite tester le système pour nous assurer qu’il fonctionne aussi bien pour les femmes que pour les hommes », précise Phillip Jenkins.
Il estime aussi que les outils de santé basés sur la voix sont déjà en cours d’évaluation et que, compte tenu de ces résultats, des dispositifs similaires pour repérer les lésions des cordes vocales pourraient faire l’objet d’essais pilotes dans les deux prochaines années.
Une alerte croissante sur les cancers ORL chez les femmes et les jeunes
Cette étude s’inscrit dans un contexte de vigilance accrue des professionnels de santé face à l’augmentation des cancers ORL chez les femmes et les jeunes. Le docteur Sylvain Morinière, chirurgien ORL au CHRU de Tours, rappelait que les cancers ORL liés au tabac et à l’alcool ont tendance à diminuer chez les hommes, mais qu’un nouveau facteur de risque s’amplifie depuis une quinzaine d’années : l’infection chronique aux papillomavirus.
Il soulignait également que ces cancers peuvent toucher des patients en bonne forme, non-fumeurs et non-buveurs, parfois avant 50 ou 60 ans, ce qui peut dérouter les professionnels de santé. Pour se protéger, la vaccination contre les papillomavirus reste essentielle, même si la couverture vaccinale demeure insuffisante, autour de 40 % chez les femmes et 15 % chez les garçons.
Les symptômes à surveiller
En cas de vaccination manquée, il reste important de rester attentif à certains signes qui doivent amener à consulter si ils persistent plus de trois semaines :
- un bouton sur la langue ;
- une plaie dans la bouche qui ne cicatrise pas ;
- une ou deux amygdales rouges ou d’aspect irrégulier ;
- des difficultés à avaler ;
- une perte de voix ;
- une grosseur.