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    Erdoğan et la Crise Économique en Turquie : Un Jeu Risqué

    Turquie, France

    La dérive autoritaire du pouvoir turc s’enracine en grande partie dans une crise économique profonde. L’incapacité du régime à résoudre ces difficultés aggrave le mécontentement populaire, qui s’est intensifié depuis l’arrestation du maire d’Istanbul, incarnant l’un des principaux défis politiques actuels en Turquie.

    Arrestations politiques et impact économique

    Après vingt-deux ans à la tête du pays, Recep Tayyip Erdoğan manifeste clairement son refus de céder le pouvoir. La détention de son rival politique majeur, Ekrem İmamoğlu, maire d’Istanbul issu du parti kémaliste et social-démocrate CHP, le 19 mars, a provoqué une onde de choc. Cette arrestation suscite une mobilisation populaire massive, le considérant comme le favori de la prochaine présidentielle prévue en 2028.

    Si le durcissement autoritaire du régime n’a rien de nouveau, cette opération a déstabilisé les investisseurs internationaux qui revenaient progressivement en Turquie, séduits par un retour à une politique économique orthodoxe il y a deux ans.

    Par ailleurs, les arrestations des deux premiers responsables de la Tüsiad, la principale organisation patronale laïque, pour avoir critiqué la politique d’Erdoğan mettent en lumière une répression accrue. Orhan Turan, président de la Tüsiad, avait dénoncé un décret présidentiel autorisant la nomination d’administrateurs provisoires dans des entreprises accusées d’activités douteuses. Selon Deniz Ünal, économiste au Cépii, « il y a une remise en cause de la propriété privée et du capital en Turquie ».

    Libérés sous caution, les dirigeants risquent jusqu’à cinq ans de prison, alimentant ainsi l’inquiétude des marchés financiers qui redoutent que cette répression ne cible aussi leurs investissements.

    La Turquie en proie à une crise économique persistante

    L’arrestation d’İmamoğlu a provoqué une dépréciation rapide de la livre turque face à l’euro et au dollar, avec une baisse de 15,6 % de l’indice principal de la Bourse d’Istanbul en une semaine. Sur le marché obligataire, les taux souverains ont bondi de plus de 500 points de base en un seul week-end, un record historique.

    Pour limiter cette dépréciation, la Banque centrale turque a injecté près de 46 milliards d’euros, soit environ 70 % de ses réserves de change. Le 17 avril, elle a aussi relevé son taux directeur de 42,5 % à 46 %, cherchant à rassurer les marchés. Cependant, la confiance des investisseurs tarde à revenir, et sortir de cette crise économique et financière, qui dure depuis sept ans, semble encore hors de portée.

    Les racines de cette instabilité remontent à la crise mondiale de 2008-2009. Le resserrement des politiques monétaires mondiales, à partir de 2013, a freiné le modèle turc, très dépendant des financements internationaux. La Turquie a perdu son attractivité auprès des capitaux étrangers, tandis que la livre turque se dépréciait face au dollar. La crise s’est aggravée en 2018.

    Nicolas Ressler-Fessy, chercheur à l’Université Paris-8, explique : « La dégradation est causée par la défiance des investisseurs internationaux et la détérioration des relations avec les États-Unis, notamment avec la hausse des droits de douane de l’administration Trump sur l’acier et l’aluminium turcs. Cela a révélé les faiblesses du pays : dépendance aux investissements étrangers, dette en devises étrangères et dépendance aux importations énergétiques. »

    En 2018, l’inflation atteignait 16 %, la livre perdait 25 % de sa valeur face à l’euro en un an, et la croissance économique freinait brutalement, passant de 7,5 % en 2017 à 0,8 % en 2019.

    Pour maintenir leur consommation, de plus en plus de Turcs ont recours au crédit sur carte bancaire, s’endettant ainsi davantage.

    Cette crise affecte directement les conditions de vie. La hausse des prix réduit le pouvoir d’achat, la pauvreté s’étend, et l’endettement des ménages explose. Face à la baisse des revenus, le crédit bancaire devient une béquille essentielle pour les consommateurs turcs.

    La transparence des données économiques est toutefois remise en question. Les statistiques officielles sont contestées par des experts qui dénoncent une opacité méthodologique. Par exemple, en février, l’institut TÜIK annonçait une inflation à 39 %, tandis que le groupe indépendant ENAGrup l’estimait à 79,5 %.

    Une légitimité économique contestée

    Recep Tayyip Erdoğan et son parti, l’AKP, sont tenus responsables de cette crise et subissent le contrecoup de leur gestion économique. Dorothée Schmid, de l’Ifri, souligne qu’ils ont maintenu des taux d’intérêt très bas malgré une forte inflation, laissant filer le crédit. Ce n’est qu’après la réélection d’Erdoğan en 2023 qu’une politique plus orthodoxe et austéritaire a été mise en place.

    Alors qu’en mai 2023 l’inflation officielle était de 40 %, le taux directeur était maintenu à 8,5 %. Le nouveau ministre de l’Économie, Mehmet Şimşek, ancien de Wall Street, a relevé les taux progressivement jusqu’à 50 % en mars 2024.

    Pourtant, lorsque Erdoğan est arrivé au pouvoir au début des années 2000, il avait construit sa légitimité sur des succès économiques notables. Son parti avait remporté les élections en 2002 dans un contexte de crise financière sévère. L’AKP a poursuivi les réformes engagées par le gouvernement précédent, bénéficiant notamment des fonds du FMI.

    Erdoğan, devenu Premier ministre en 2003, a accentué la libéralisation de l’économie turque via l’assainissement des finances publiques et des privatisations massives. La Turquie a aussi progressé vers l’Union européenne, obtenant le statut de candidat officiel en 2005 et lançant les négociations d’adhésion.

    Dorothée Schmid rappelle que cette intégration européenne a attiré des investissements européens en Turquie, qui est devenue une plateforme d’exportation vers le Moyen-Orient. Entre 2002 et 2007, la croissance du PIB par habitant dépassait 5 % par an, et la population bénéficiait de grands travaux d’infrastructures et d’une baisse de l’emploi informel.

    Inégalités croissantes et concentration du capital

    Cependant, les économistes Ahmet Yılmaz et Togan Karataş de l’université de Marmara nuancent ces progrès :

    « Après 2003, l’afflux de capitaux étrangers, l’appréciation de la livre turque, la baisse de l’inflation et la reprise économique ont créé un sentiment temporaire de bien-être. Mais c’est surtout la croissance du grand capital qui a été spectaculaire. Par exemple, Koç Holding, le plus grand conglomérat turc, a presque triplé ses actifs en vingt-cinq ans. »

    Deniz Ünal complète : « Le PIB turc révèle un creusement des inégalités entre revenus du travail et du capital, au profit des capitaux. Les 10 % les plus riches ont vu leurs revenus exploser, tandis que 70 % des ménages aux revenus les plus faibles ont subi une baisse, avec des salaires proches du minimum légal. »

    Une politique économique fondée sur des salaires bas

    La compétitivité des entreprises turques repose sur des salaires faibles. Malgré une multiplication par 4,3 de la productivité du travail entre 1970 et 2020, les salaires réels n’ont jamais retrouvé leur niveau maximal de 1970.

    Ahmet Yılmaz et Togan Karataş soulignent que l’AKP a réussi à promouvoir des politiques pro-capitalistes tout en obtenant l’adhésion d’une large partie des classes populaires, notamment jusqu’en 2018, lors du passage à un régime présidentiel.

    « L’AKP a utilisé un discours populiste donnant la priorité au peuple plutôt qu’aux élites, favorisé les loyalistes dans les emplois publics et les marchés, assuré une assistance sociale via les ministères et les municipalités, géré des réseaux clientélistes et s’est appuyé sur le soutien des communautés religieuses. »

    Le secteur du bâtiment et des travaux publics (BTP) a largement profité des grandes commandes d’infrastructures publiques et est resté fidèle à Erdoğan, contrairement à une partie plus critique du patronat.

    À l’opposé, Ekrem İmamoğlu, arrivé à la mairie d’Istanbul en 2019, a lui aussi engagé des politiques sociales importantes. Nicolas Ressler-Fessy note que les municipalités métropolitaines disposent de ressources financières conséquentes leur permettant d’agir sur l’emploi et la redistribution.

    « Les programmes sociaux d’İmamoğlu ont renforcé sa popularité au-delà de son électorat traditionnel bourgeois. »

    Cette popularité transversale se manifeste aujourd’hui dans les manifestations déclenchées après son arrestation, réunissant étudiants inquiets pour leur avenir, citadins, agriculteurs et habitants des petites villes.

    Un pouvoir usé face à la crise

    Après plus de deux décennies au pouvoir, Erdoğan apparaît épuisé, confronté à des crises économiques à répétition. Sa politique économique a souvent été marquée par des revirements selon ses priorités du moment.

    Après une période libérale pro-business jusque dans la dernière décennie, il a refusé d’augmenter les taux d’intérêt malgré une inflation dépassant 80 %, tout en adoptant une stratégie de « quoi qu’il en coûte » pour assurer sa réélection en 2023.

    Reconduit à la présidence, il a engagé un virage austéritaire, augmentant fortement les taux pour reconquérir la confiance des investisseurs étrangers. Malgré ces efforts, Erdoğan n’a pas réussi à venir à bout des problèmes structurels de l’économie turque ni à répondre aux attentes de la population.

    Face à cette impasse, la répression apparaît pour lui comme une solution privilégiée, au risque d’aggraver la crise économique et la méfiance des acteurs internationaux.

    source:https://www.alternatives-economiques.fr/turquie-erdogan-tord-leconomie-sens-rester-pouvoi/00114899

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