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    Soudan : Le soutien rapide crée un gouvernement parallèle en pleine crise

    Soudan

    Le 23 février 2025 au soir, Nairobi s’est retrouvée sous les projecteurs d’un scénario inédit : une rébellion cherchant à légitimer son chaos et à persuader la communauté internationale qu’elle constitue le noyau d’un État, et non de simples fragments armés.

    Le coalition « Tassiss » soudanaise, menée par la milice du soutien rapide et associée à des factions rebelles ainsi qu’à des figures politiques dissidentes, tente de se présenter comme une alternative politique institutionnelle basée sur la laïcité, la justice et la décentralisation, face à ce qu’elle décrit comme « l’ancien régime allié aux militaires et à la corruption ».

    Cette initiative n’est pas une première dans l’histoire du Soudan, où des entités armées ont déjà cherché à légitimer leur existence politique. Toutefois, cette démarche se distingue nettement des mouvements rebelles antérieurs, généralement motivés par des revendications ethniques ou régionales précises.

    Le plafond de cette coalition « Tassiss » était l’annonce d’un gouvernement parallèle depuis la ville d’El Fasher, capitale de la région du Darfour, marquant une prise de contrôle totale de la région. Cependant, face à la résistance acharnée de la ville contre plusieurs tentatives d’assaut de la milice du soutien rapide, la coalition a dû revoir ses ambitions à la baisse et envisager de déclarer ce gouvernement depuis Nyala, au sud du Darfour.

    Cameron Hudson, ancien responsable à la Maison-Blanche spécialiste du Soudan et de la Corne de l’Afrique, a qualifié cette annonce depuis Nyala de « fortement décevante ». L’objectif initial, avait-il expliqué, était de signifier la mainmise complète sur le Darfour depuis El Fasher. Passer à une déclaration depuis Nyala témoigne selon lui de la pression croissante pesant sur les forces du soutien rapide.

    Ce tournant majeur intervient alors que la milice du soutien rapide subit un recul militaire important. Après plusieurs mois de gains dans Khartoum et au Darfour, l’équilibre militaire penche désormais nettement en faveur de l’armée soudanaise. Ce contexte pousse le chef de la milice, Mohammed Hamdan Dagalo dit « Hemetti », à masquer ses défaites sur le terrain par une offensive politique.

    La naissance du gouvernement parallèle s’inscrit donc non comme une alternative réelle, mais comme un voile politique destiné à rechercher une légitimité, stabiliser une position fragilisée au sol et renforcer ses atouts dans les négociations.

    La charte de l’alliance prévoit la création d’un « Conseil présidentiel » présidé par Hemetti et le découpage du pays en huit régions administratives, ce qui sous-entend un projet fédéral fragile susceptible d’entraîner une fragmentation accrue.

    Ce laboratoire théorique de gouvernement alternatif révèle une ambition claire de créer un État parallèle, non reconnu et en opposition directe à l’autorité légitime basée à Port-Soudan.

    Ce projet, malgré ses apparences sophistiquées, menace d’aggraver la guerre civile en amplifiant la fragmentation géographique et politique, avec le risque d’une sécession effective sous couvert d’autonomie dans les zones inflammables telles que le Darfour ou le Sud-Kordofan.

    Légitimité absente et souveraineté menacée

    À peine annoncée, la coalition manifeste rapidement ses divisions internes, révélant des fondations politiques fragiles, construites sur l’opportunisme plutôt que sur une légitimité solide.

    La nature éphémère et opportuniste de cette alliance, née d’une crise plutôt que d’un large soutien populaire, dépend essentiellement de la capacité de Hemetti à maintenir son influence militaire et financière, plus que d’une vraie force politique ou d’un attrait populaire.

    De son côté, l’armée soudanaise minimise cette tentative, la qualifiant de simple pression tactique de la milice du soutien rapide après ses pertes récentes, et considère « Tassiss » davantage comme une manoeuvre que comme un projet durable.

    Au niveau régional, les réactions varient mais convergent vers un refus de soutenir la nouvelle coalition. Ni l’Égypte ni l’Érythrée n’ont exprimé d’accueil favorable, voyant en cette initiative un facteur de complication pour les efforts de médiation et une menace pour la stabilité frontalière.

    L’Arabie Saoudite a clairement rejeté toute formation gouvernementale hors cadre officiel, renforçant son appui à l’initiative de Jeddah pour une solution politique qui garantit l’unité et la stabilité soudanaises.

    L’Union européenne, quant à elle, perçoit l’alliance « Tassiss » comme une menace directe à l’intégrité du Soudan et envisage d’étendre les sanctions contre les soutiens de la division, alignée sur sa politique de soutien aux États stables et leurs institutions.

    Les États-Unis ont adopté une position ferme, qualifiant la coalition de « signal de division effective du pays », tout en poussant le Congrès à arrêter tout soutien militaire extérieur aux milices du soutien rapide. Washington a aussi inscrit plusieurs dirigeants de la milice sur ses listes de sanctions, affirmant que « la légitimité ne s’acquiert pas par la rébellion ».

    L’Union européenne partage cette position en appelant à un arrêt immédiat de toute tentative unilatérale de création de gouvernements parallèles, traduisant une inquiétude profonde sur le risque d’effondrement ou de morcellement du Soudan, ce qui pourrait déstabiliser la région du Sahel et de la mer Rouge.

    La Chine adopte une posture plus prudente et nuancée, exprimant son « inquiétude » sur le possible éclatement du Soudan mais poursuivant son soutien aux infrastructures, favorisé par ses intérêts économiques conséquents et sa politique de non-ingérence.

    La Russie, pour sa part, affiche un soutien officiel au gouvernement soudanais, tout en étant accusée par l’Occident de fournir des armes à la milice du soutien rapide par des circuits informels, jouant un rôle d’équilibrage des influences, à l’image de ses stratégies en Syrie et en Libye.

    Le récent accord pour une base navale à Port-Soudan renforce la coopération entre Moscou et l’armée soudanaise, sans exclure néanmoins une interaction indirecte avec d’autres factions pour préserver ses intérêts stratégiques, jouant ainsi sur plusieurs tableaux.

    Légitimité constitutionnelle et silence des forces civiles

    D’un point de vue juridique, l’alliance « Tassiss » représente un obstacle majeur au processus politique légitime. La formation d’un « Conseil présidentiel » et d’un parlement en dehors du cadre légal constitue une violation flagrante de toute référence constitutionnelle, passée ou présente.

    Aucune loi soudanaise depuis l’indépendance ne confère à une entité armée le droit de former un gouvernement sans mandat populaire ni reconnaissance constitutionnelle.

    De plus, selon le droit international, une rébellion ne confère aucun droit législatif, territorial ou institutionnel à ses chefs. « Tassiss » est donc un acteur hors-la-loi qui remet en cause l’essence même de l’État.

    Ce précédent dangereux pourrait légitimer l’idée que toute entité armée puisse gouverner son territoire, même via une mascarade constitutionnelle, sapant ainsi les fondements d’un État moderne basé sur la loi et les institutions.

    Les forces civiles soudanaises ont réagi avec hésitation et divisions face à cette annonce. Certaines écoles de pensée, telles que la Coalition pour la Liberté et le Changement, tout en soutenant partiellement la rébellion, ont rejeté l’idée d’un gouvernement parallèle, le considérant comme une menace à l’État civil et un prélude à la division.

    Le Parti communiste a été plus catégorique, qualifiant l’alliance d’ »opportuniste rassemblant tueurs et séparatistes » et appelant à une opposition politique et militaire claire. D’autres voix indépendantes ont préféré garder le silence ou adopter une posture ambivalente, soulignant la nécessité de solutions politiques quelles qu’elles viennent.

    Ce clivage révèle la profondeur de la crise au sein de l’opposition civile, où il n’est plus certain que la préservation de l’intégrité nationale soit la priorité, certains préférant la confrontation avec l’armée au prix de cette unité.

    Une question cruciale se pose : une opposition civile peut-elle reprendre l’initiative alors qu’elle reste distante et silencieuse ? Ce silence ou ce morcellement affaiblit sa position dans les négociations et limite sa capacité à proposer une alternative unifiée et crédible au peuple soudanais.

    « Tassiss » : atout ou façade ?

    La question centrale demeure : « Tassiss » représente-t-il une réelle valeur ajoutée à la rébellion du soutien rapide ou simplement une façade politique vouée à l’échec ?

    Sur le plan réaliste, cette alliance se révèle comme un instrument tactique d’urgence pour une force militaire en déclin, cherchant à compenser ses revers sur le terrain par des gains sur le plan diplomatique.

    Elle a aussi mis en lumière la fragilité des alliances et l’impossibilité d’imposer un gouvernement parallèle dans un contexte de rejet populaire, d’absence de légitimité et de reconnaissance internationale.

    La vision de laïcité et de fédéralisme proposée pourrait séduire théoriquement l’Occident, mais elle perd toute crédibilité associée à une faction accusée de crimes contre les civils, ce qui compromet tout soutien moral ou politique durable.

    Selon la plupart des analystes, cette alliance ne survivra pas en tant que « gouvernement de l’ombre ». Elle sera plutôt utilisée à court terme comme levier de négociation avant d’être dissoute ou réorganisée dans le cadre d’un accord global.

    Ce scénario envisage « Tassiss » comme une carte de pression dans les négociations pour obtenir des concessions, voire une part dans de futurs arrangements politiques.

    Dans le pire des cas, elle pourrait aboutir à une sécession politique et administrative nouvelle, notamment au Darfour, ce qui renforcerait davantage les fractures et prolongerait le cycle d’instabilité et de conflit.

    Cette coalition ressemble à une tentative de repeindre des murs fragiles avec les couleurs de la constitution et de la décentralisation, alors que ses fondations reposent sur le canon des armes.

    Elle n’est pas un projet d’État viable mais le reflet de la vulnérabilité d’une rébellion acculée, cherchant à préserver ses intérêts par des moyens politiques superficiels.

    Au moment où la milice du soutien rapide insiste pour consolider son gouvernement parallèle, la communauté internationale continue de la considérer comme un acteur rebelle, non légitime.

    La valeur réelle de cette alliance ne se mesurera pas à ses proclamations, mais à sa capacité d’obtenir des résultats politiques tangibles dans les négociations, ou à son échec sur le terrain.

    Face à ces défis majeurs et au refus international, une interrogation demeure : quelles alternatives restent-elles à la milice du soutien rapide pour assurer une quelconque représentation politique à l’avenir ?

    source:https://www.aljazeera.net/opinions/2025/7/6/%d9%85%d9%86%d8%a7%d9%88%d8%b1%d8%a9-%d8%a7%d9%84%d8%af%d8%b9%d9%85-%d8%a7%d9%84%d8%b3%d8%b1%d9%8a%d8%b9-%d8%a7%d9%84%d8%ac%d8%af%d9%8a%d8%af%d8%a9-%d9%84%d9%84%d8%aa%d8%ad%d8%a7%d9%8a%d9%84

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