À Mossoul, la mosquée Nabi Younes a rouvert ses portes vendredi 3 avril, douze ans après sa destruction. Des milliers d’habitants de la ville et des localités voisines ont afflué pour assister à cet événement hautement symbolique, vécu comme une forme de réparation pour une cité meurtrie par la guerre et les destructions.
Pour l’imam et prédicateur Mohammad Al-Chammaa, ce lieu dépasse largement sa fonction religieuse. Il incarne, dit-il, « l’âme de la ville » et sa mémoire historique. Sa restauration a été entièrement financée par des dons des habitants de Mossoul, sans coût supporté par l’État, selon lui.
Édifiée sur une butte dominant la rive orientale de la ville, à environ 18 mètres au-dessus du sol, la mosquée est associée au prophète Younes, figure vénérée dans la tradition musulmane. Le site est installé sur le tell de la Repentance, un emplacement chargé d’histoire qui relie le patrimoine religieux à des couches archéologiques beaucoup plus anciennes.
Un lieu religieux et historique majeur
Selon Mohammad Al-Chammaa, certaines sources historiques situent la première construction du lieu en l’an 17 de l’hégire, sous le califat d’Omar ibn Al-Khattab. Dans cette lecture, la mosquée Nabi Younes serait l’un des plus anciens édifices religieux de Mossoul, après la grande mosquée Al-Oumari, érigée un an plus tôt.
Le site avait été dynamité en 2014 par des combattants de Daech, qui justifiaient leur acte par la présence de tombes et par l’emplacement supposé inadapté à la construction d’une mosquée. Sa disparition avait profondément marqué les habitants, pour qui ce sanctuaire faisait partie du paysage spirituel et urbain de Mossoul.
L’historien Ibrahim Ghazal rappelle toutefois qu’aucune date de fondation ne fait consensus. Certains chroniqueurs la rattachent aux débuts de l’islam, tandis qu’Abou Zakaria Al-Azdi, mort en 334 de l’hégire, évoque une construction au troisième siècle de l’hégire, voire plus tôt.
Un chantier complexe au cœur d’un site archéologique
Malgré ces incertitudes, le chercheur estime que la mosquée compte parmi les plus anciens édifices encore visibles dans la région. Son importance tient aussi à sa valeur archéologique exceptionnelle, puisque le tell de la Repentance abrite sous sa surface des vestiges de civilisations successives, notamment assyriennes.
Les fouilles ont mis au jour des éléments du palais militaire du roi assyrien Assarhaddon, ce qui a donné au site une dimension patrimoniale supplémentaire. Pour l’architecte chargé du projet, Ahmed Al-Omari, cette réalité a considérablement compliqué les travaux, qui ont nécessité coordination, prudence et adaptation aux contraintes historiques du lieu.
Avant sa destruction, la mosquée présentait une organisation bâtie accumulée au fil des reconstructions, sans réelle cohérence architecturale. Le mur de la qibla n’était pas correctement orienté, tandis que la façade nord restait peu exploitée. La présence des vestiges assyriens enfouis imposait en outre de concilier restauration religieuse et préservation archéologique.
Une restauration inspirée de l’architecture mosuliote
Le projet de reconstruction a porté sur un ensemble d’environ 30 000 mètres carrés, comprenant les terrasses, les jardins au nord et à l’ouest. La surface bâtie, elle, atteint environ 5 000 mètres carrés, avec l’école coranique, la cour, les espaces d’ablution et les différentes salles de prière.
La salle principale du vendredi couvre quelque 800 mètres carrés, tandis que la salle de prière quotidienne atteint 200 mètres carrés et celle réservée aux femmes environ 400 mètres carrés. La cour centrale s’élève progressivement au-dessus de la rue sur six niveaux de terrasses, et le minaret s’élève à quelque 40 mètres au-dessus de cette cour.
Le dessin intérieur s’inspire de l’architecture traditionnelle de Mossoul, avec ses arcs, ses voûtes et ses corniches en brique locale. Les chapiteaux reprennent une symbolique liée à l’histoire du prophète Younes, avec des inscriptions coraniques et les noms divins calligraphiés dans les quatre directions.
Un héritage entre Assyriens et islam
Le directeur de l’inspection des antiquités et du patrimoine de Ninive, Roueid Al-Layla, explique que la restauration a été précédée d’un long travail de coordination entre le Diwan du waqf sunnite et les services archéologiques. L’objectif était de permettre la reconstruction sans compromettre les découvertes enfouies sous la mosquée.
Après le dynamitage, une mission conjointe entre l’Autorité générale irakienne des antiquités et du patrimoine et l’université allemande de Heidelberg a été lancée en 2018. Les archéologues ont documenté des tunnels creusés par Daech sous le site, sur une longueur d’environ 600 mètres, afin d’en sécuriser les parties fragilisées et de déterminer ce qui avait pu être pillé.
Des objets retrouvés dans le palais militaire, dont plusieurs taureaux ailés, ont été remis aux autorités du patrimoine. Le projet de reconstruction a duré plus de quatre ans. Il prévoit également de conserver une partie du palais assyrien, avec l’idée d’en faire un musée à ciel ouvert reliant l’héritage religieux à l’histoire antique de Ninive.
Avec la réouverture de la mosquée Nabi Younes, Mossoul récupère encore un pan de son patrimoine religieux détruit pendant la période de contrôle de Daech. La ville a déjà vu renaître plusieurs de ses mosquées historiques, dont celles du prophète Chît, du prophète Georges, ainsi que les grandes mosquées Al-Oumari et Al-Nouri.
Pour de nombreux habitants, cette inauguration ne marque pas seulement la fin d’un chantier. Elle symbolise le retour d’un lieu de mémoire et la réaffirmation d’une ville qui cherche à renouer avec ses couches d’histoire, de l’époque assyrienne à l’héritage islamique.