Quarante-neuf fermiers — en réalité 39 agriculteurs du Sindh — ont engagé un procès climatique contre deux géants allemands, dans une affaire présentée comme le « procès climatique RWE Heidelberg ». Ils accusent RWE et Heidelberg Materials d’avoir, par leurs émissions de gaz à effet de serre, contribué aux inondations catastrophiques de 2022 qui ont dévasté une large partie du Pakistan et anéanti des récoltes essentielles pour des millions de personnes.
Les ravages de 2022 et les pertes des agriculteurs
Les inondations de 2022, qualifiées de pire catastrophe naturelle de l’histoire récente du pays, ont déplacé des dizaines de millions de personnes, tué plus d’un millier de personnes et submergé des millions d’hectares de terres agricoles. Les dégâts économiques ont été évalués à des dizaines de milliards de dollars, tandis que de nombreuses familles ont perdu leurs maisons et leurs moyens de subsistance.
Dans le district de Dadu, au Sindh, des marques d’eau restent visibles sur les murs des écoles et des villageois racontent comment ils ont sauvé tant bien que mal quelques stocks, parfois en veillant la nuit pour empêcher leur pillage ou leur détérioration.
- Des récoltes irrémédiablement abîmées ou perdues.
- Des sols contaminés et appauvris par l’eau stagnante.
- Des familles encore logées dans des camps ou sous des tentes plusieurs années après la catastrophe.
Le procès climatique RWE Heidelberg : l’action en justice
Les plaignants ont déposé en décembre une plainte devant un tribunal de Heidelberg contre RWE et Heidelberg Materials. Les deux sociétés, respectivement parmi les plus gros producteurs d’électricité et de matériaux de construction en Allemagne, figurent dans les bases de données internationales qui identifient les industriels responsables d’une large part des émissions historiques de CO2.
L’European Centre for Constitutional and Human Rights (ECCHR) représente les agriculteurs et soutient que, même sans présence physique des entreprises au Pakistan, leurs émissions ont des effets transfrontaliers mesurables à des milliers de kilomètres. Selon la direction juridique de l’ONG, le dossier a une réelle chance d’aboutir à un jugement de fond.
Précédents judiciaires et enjeux juridiques
Le recours s’appuie sur des précédents européens. Une affaire similaire intentée par un agriculteur péruvien contre RWE a été rejetée en 2025, mais la cour allemande y avait néanmoins précisé que des sociétés peuvent, en principe, être tenues responsables de dommages climatiques liés à leurs émissions.
De même, une plainte déposée après l’incendie mortel d’une usine textile à Karachi avait été portée devant la justice allemande, contribuant à des compensations et alimentant le débat sur la responsabilité des entreprises dans les chaînes d’approvisionnement. Cette dynamique a d’ailleurs conduit l’Allemagne à adopter en 2023 une loi sur le devoir de vigilance dans les chaînes d’approvisionnement.
Les acteurs et leurs positions
L’ECCHR explique que RWE et Heidelberg Materials ont été choisis car figurant parmi les principaux émetteurs allemands répertoriés par les chercheurs spécialisés. Les avocats estiment que ce type de contentieux aide à définir juridiquement la responsabilité climatique et pourrait influer sur les négociations internationales sur le financement climatique.
RWE a réagi en qualifiant la procédure d’« tentative de transférer les demandes de politiques climatiques vers les tribunaux allemands », estimant que de tels procès portent atteinte à la confiance des investisseurs et à la stabilité juridique des entreprises allemandes. Heidelberg Materials a confirmé avoir reçu un avis juridique mais n’a pas fait de déclaration publique détaillée.
Soutien local et attentes des plaignants
Un syndicat pakistanais a aidé à collecter et traduire les témoignages et les preuves, coopérant étroitement avec les avocats allemands. Les agriculteurs expliquent avoir saisi la justice étrangère en raison de l’inefficacité, selon eux, des tribunaux locaux et du manque d’aide durable des autorités nationales après les inondations.
« À quoi bon porter plainte chez nous, quand des affaires restent bloquées pendant des décennies ? », résume l’un des plaignants. Pour beaucoup, un jugement favorable apporterait des compensations indispensables pour reconstruire des maisons, restaurer les terres et financer des intrants destinés à retrouver de la fertilité.
Voix institutionnelles et débat sur la responsabilité
Des voix locales appellent cependant à la nuance : tenir les grands émetteurs internationaux pour responsables ne doit pas exonérer les autorités nationales de leurs obligations. Un responsable du WWF-Pakistan rappelle qu’il est crucial de renforcer la résilience locale, d’améliorer la gouvernance et de préparer agriculteurs, pêcheurs et populations montagnardes aux chocs climatiques.
Les plaignants eux-mêmes reconnaissent la difficulté de l’entreprise judiciaire, mais veulent autant obtenir réparation que sensibiliser l’opinion et, espèrent-ils, inciter les entreprises à réduire leurs émissions.
Enjeux futurs
Le dossier porté devant le tribunal de Heidelberg pourrait ouvrir une nouvelle ère de litiges transnationaux visant la responsabilité des émetteurs majeurs pour des dommages climatiques localisés. Au-delà des réparations potentielles, l’enjeu est juridique et politique : préciser comment relier, en justice, des émissions passées à des dommages concrets subis par des communautés éloignées.
Pour les agriculteurs du Sindh, ce procès représente une quête de justice et une tentative de rendre visibles les conséquences lointaines et humaines du changement climatique.