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    Israël et la stratégie des minorités au Moyen-Orient : enjeux et conséquences

    Israël, Soudan, Sud-Soudan, Syrie, Liban, Irak

    Dans son ouvrage « Mission du Mossad au Sud-Soudan : 1969-1971 », l’officier du renseignement israélien David Ben Ouazil dévoile les opérations secrètes menées par Israël pour soutenir les rebelles de la mouvement Anyanya dans le Sud-Soudan. Ce soutien s’inscrit dans le cadre de la première guerre civile soudanaise, déclenchée par la révolte des Sudistes dans les années 1960.

    Ben Ouazil, connu sous le nom de guerre « Tarzan » au sein du renseignement, détaille un appui qui comprenait :

    • Le transfert d’armes et d’équipements de communication avancés aux rebelles.
    • La formation militaire dispensée par un groupe d’officiers israéliens.
    • La planification d’opérations de sabotage comme le bombardement de ponts, le naufrage de bateaux de ravitaillement, ainsi que des embuscades ciblant les unités de l’armée soudanaise.

    Le livre présente la sécession du Sud-Soudan en 2011 comme une réussite majeure du Mossad, fruit d’une opération israélienne s’étalant sur plusieurs décennies. Israël y a soutenu le soulèvement sud-soudanais en renforçant leur puissance militaire et économique.

    Dans une interview à Yedioth Ahronoth, Ben Ouazil explique que l’alliance avec Anyanya visait surtout à :

    • Épuiser les capacités de Khartoum.
    • Forcer le gouvernement soudanais à concentrer ses forces dans le Sud, loin des fronts de confrontation avec Israël dans le monde arabe.

    Ce soutien a ainsi utilisé une minorité ethnique comme levier de pression sur un État arabe, incarnant une application précoce de la « doctrine de l’environnement » pensée par David Ben Gourion et son conseiller Eliyahu Sasson dans les années 1950.

    La doctrine de l’environnement et ses ceintures de tension

    La « doctrine de l’environnement » repose sur une stratégie double :

    1. Créer une ceinture de tensions entre les États arabes et leurs voisins régionaux, notamment des pays à majorité musulmane non arabes, afin de les distraire par des conflits périphériques.
    2. Exploiter les minorités du Moyen-Orient, surtout autour de la Palestine, en les isolant de leurs communautés et en les reliant à la sécurité israélienne. Cela les incite à s’allier à Tel Aviv par crainte, une peur alimentée par Israël lui-même.

    Cette stratégie s’est traduite concrètement par :

    • La constitution d’alliances avec des pays non arabes comme la Turquie, l’Éthiopie, et l’Iran sous le Shah, dans le but d’isoler ces pays de leurs voisins arabes.
    • Le soutien à des groupes locaux comme les Kurdes en Irak, les Druzes en Syrie, les Maronites au Liban, et les mouvements rebelles au Sud-Soudan et au Darfour.

    L’objectif n’étant pas la libération authentique de ces minorités, mais leur instrumentalisation au service des intérêts israéliens sous des slogans séduisants.

    Le Soudan : un cas d’école

    Le Soudan illustre parfaitement cette politique, ayant payé cher cette stratégie sur le long terme. Israël a fourni armes et formation aux rebelles Anyanya pour affaiblir Khartoum et disperser ses ressources dans un conflit prolongé.

    Lorsque le Sud-Soudan a accédé à l’indépendance en 2011, cette autonomie ne s’est pas traduite par la stabilité. Le pays a rapidement sombré dans une nouvelle guerre civile en 2013, conséquence directe des violences armées nourries durant des décennies.

    Selon une étude du projet Small Arms Survey, la prolifération des armes importées à Anyanya a constitué un arsenal massif, alimentant l’escalade de la violence prolongée.

    Le penseur égyptien Abd Al-Wahab Al-Mousiri souligne que le projet sioniste repose sur deux piliers fondamentaux :

    • La « balkanisation » de l’aire arabe, fragmentée en entités divisées et antagonistes.
    • Le lien économique de ces États, notamment voisins, avec Israël, assurant leur dépendance et le maintien de l’influence de Tel Aviv.

    Il a identifié quatre sphères géopolitiques dans le monde arabe avec des modalités distinctes de gestion israélienne pour assurer sa domination régionale.

    De Juba à Sweida : la continuité de la stratégie

    Après un demi-siècle d’armement des minorités du Sud-Soudan, la « doctrine de l’environnement » refait surface avec l’implication des Druzes du Sud syrien. Israël les instrumentalise pour faire pression sur le nouveau régime syrien tout en élargissant ses opérations militaires au prétexte de les protéger.

    Contrairement aux idées reçues, les Druzes ne forment pas un groupe homogène. Ils divergent politiquement, certains approuvant l’alliance avec Israël pour intérêts ou protection, d’autres rejetant ce choix en privilégiant leur intégration à l’État syrien.

    Israël a tiré parti de ces divisions dès 1948 en créant la « Brigade de l’épée », une unité d’infanterie légère composée majoritairement de Druzes et d’autres minorités, distincte de l’armée régulière. Les Druzes ont bénéficié du service militaire obligatoire, tandis que les autres minorités s’engageaient volontairement.

    Avec la dissolution de cette unité en 2015, les Druzes ont été progressivement intégrés dans l’armée israélienne, une politique qui s’est avérée plus efficace chez eux que pour d’autres minorités, encore soumises à des contrôles stricts et des obstacles institutionnels, témoignant d’une méfiance envers leur loyauté.

    Malgré cette intégration, l’État israélien continue à percevoir les Druzes comme un levier au sein de sa doctrine stratégique.

    En octobre 2024, le ministre israélien des Affaires étrangères, Gad Elmaleh Sa’ar, a préconisé de « forger des alliances avec d’autres minorités », citant Druzes et Kurdes en Syrie comme remparts face à la majorité arabe sunnite. Cette majorité, selon lui, s’est réjouie lorsque la résistance palestinienne a franchi la frontière israélienne depuis Gaza en octobre 2023.

    Le chercheur Dan Diker du Centre Jérusalem pour les affaires publiques a appelé Israël à développer un réseau d’alliances régionales avec des minorités telles que les Azéris, les Berbères, les Circassiens, les Kurdes et les Yézidis, estimant qu’elles constituent un socle potentiel pour une influence israélienne étendue.

    En mai 2024, Sa’ar a accentué cet appel auprès de la communauté internationale en demandant la protection des Druzes en Syrie face, selon lui, aux « groupes terroristes » liés au régime syrien visant cette minorité, témoignant de la volonté israélienne d’utiliser les minorités comme leviers de pression dans la région.

    Ces déclarations coïncident avec une série de frappes aériennes israéliennes sur des infrastructures militaires syriennes, justifiées par la défense des Druzes, un récit mobilisé depuis la chute du régime Assad pour légitimer l’intervention militaire israélienne et freiner la montée en puissance du nouveau régime.

    Cependant, si certains Druzes syriens soutiennent ce discours israélien, ils demeurent minoritaires face à la majorité des Druzes en Syrie et au Liban opposés à cette ingérence, redoutant une montée des tensions au sein même de leur communauté et une déstabilisation plus large du tissu confessionnel syrien.

    La recette du chaos se répète

    Le soutien israélien se transfère ainsi des jungles de Juba aux montagnes de Sweida, reprenant inlassablement le même schéma : affaiblir les États centraux en transformant les minorités en pions d’un jeu géopolitique plus vaste.

    Cependant, cela suscite des interrogations chez les Druzes de Sweida sur la fiabilité d’un tel partenariat. La géographie les sépare de Juba, mais l’expérience libanaise reste un avertissement : les milices chrétiennes, autrefois alliées à Tel Aviv, ont été abandonnées et dispersées dès que les intérêts israéliens ont changé.

    Depuis mai 1976, Israël a armé et encadré militairement la Front libanais, transformé en force de défense pour protéger ses frontières nord contre les factions palestiniennes. En 1978, l’armée du Liban sud, milice maronite très formée et armée par Israël, a servi de bras armé à Tel Aviv dans la lutte contre l’Organisation de libération de la Palestine et plus tard le Hezbollah.

    Mais avec le retrait israélien du Sud-Liban en mai 2000, cette armée s’est effondrée, ses membres fuirent massivement vers Israël.

    Ce passé alimente un débat au sein des Druzes, conscients que la protection externe peut être temporaire et que leurs communautés pourraient être livrées aux revers des intérêts géopolitiques. Cette inquiétude grandit avec la réduction progressive de la présence américaine en Syrie.

    Si Washington se retire, abandonnant les Druzes isolés par Israël, ceux-ci devront choisir entre rester sous protection israélienne ou émigrer vers le Haut-Galil en Israël.

    Une leçon similaire émane de l’expérience kurde. Israël a soutenu les Peshmergas entre 1961 et 1970 pendant la première guerre kurde irakienne, avant que cet appui ne soit stoppé après l’accord d’Alger en 1975 entre l’Irak et l’Iran.

    Aujourd’hui, les Forces démocratiques syriennes, alliées de Washington, cherchent un soutien israélien face au rapprochement Damas-Ankara. La dirigeante kurde Ilham Ahmed évoque même la nécessité d’une participation israélienne à la sécurité syrienne.

    Cependant, l’accord de mars 2024 entre Damas et les Forces démocratiques syriennes pourrait temporairement freiner l’usage par Israël de la carte kurde, alors que l’administration Trump mise sur le gouvernement syrien pour lever les sanctions, abandonnant son alliance indépendante avec les Kurdes.

    Malgré tout, la doctrine de l’environnement reste bien vivante. Les responsables israéliens continuent d’affirmer la nécessité de protéger Druzes et chrétiens autour de Damas, justifiant leurs frappes répétées sur les infrastructures militaires syriennes.

    L’histoire montre pourtant que ces interventions transforment fréquemment un conflit local en une guerre régionale, dont les minorités instrumentalisées paient le prix fort.

    Ainsi, le cycle se répète : promesses de protection, escalade confessionnelle, afflux d’armements, puis abandon au premier tournant géopolitique. Israël semble perpétuer ses anciennes politiques avec de nouvelles minorités sur de nouveaux terrains de guerre, posant une question cruciale : combien de fois faut-il répéter ces schémas pour que les victimes comprennent que l’arme de leur allié israélien n’est que temporaire et ne sert que ses propres intérêts ?

    source:https://www.aljazeera.net/politics/2025/5/19/%d8%a5%d8%af%d8%a7%d8%b1%d8%a9-%d8%a7%d9%84%d9%81%d8%aa%d9%86%d8%a9-%d8%a5%d8%b3%d8%b1%d8%a7%d8%a6%d9%8a%d9%84-%d9%88%d8%aa%d9%84%d8%ba%d9%8a%d9%85-%d8%ae%d8%b1%d9%8a%d8%b7%d8%a9

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