En 1948, David Ben Gourion et les dirigeants sionistes pensaient que le « problème des réfugiés » se réglerait de lui-même. Ils imaginaient qu’après l’expulsion massive des Palestiniens lors de la Nakba, ces derniers fuiraient durablement vers les pays arabes voisins, s’y fondraient et n’auraient plus la capacité de revenir sur leurs terres. L’histoire a pris une direction inverse. Loin de disparaître, la question palestinienne s’est renforcée au fil des décennies.
Cette erreur d’appréciation a eu des conséquences politiques profondes pour Israël. Les générations successives de Palestiniens n’ont pas été élevées dans l’oubli, mais dans la mémoire du déracinement, des villages détruits et des maisons perdues. Les clés conservées par les familles réfugiées sont devenues bien plus qu’un symbole : elles incarnent la transmission d’un droit au retour, d’une identité collective et d’une revendication historique restée intacte.
Une stratégie de dépossession qui a échoué à effacer la mémoire
Le projet colonial mené en 1948 reposait sur la confiscation des terres, des ressources et l’expulsion violente des Palestiniens. Mais cette politique n’a pas produit l’effet recherché. Au lieu d’engloutir la société palestinienne dans l’exil et la résignation, elle a nourri une conscience nationale plus déterminée. Chaque génération a hérité de la précédente non pas l’oubli, mais la volonté de résistance.
Israël a multiplié les efforts pour isoler les camps de réfugiés, y recruter des relais, diviser les communautés et réduire la question des réfugiés à une simple crise humanitaire. Pourtant, ces tentatives n’ont pas réussi à briser le socle politique de la cause palestinienne. Les camps sont devenus des foyers d’organisation, de solidarité et de mobilisation, mais aussi des espaces où ont émergé des intellectuels, des médecins, des enseignants et des dirigeants marqués par une même idée : la défense des droits palestiniens et le refus de l’occupation.
Les réfugiés palestiniens ont joué un rôle central dans les grandes vagues de mobilisation, de la première Intifada en 1987 à la seconde en 2000. Ils ont également alimenté les formes de résistance qui ont suivi, dans un contexte où la répression israélienne n’a cessé de s’intensifier. Massacres répétés, détentions de masse et déplacements forcés n’ont pas conduit à la soumission attendue.
Gaza, symbole du revers stratégique israélien
La bande de Gaza illustre le plus clairement ce revers. Près de 80 % de sa population est composée de réfugiés ou de descendants de réfugiés de 1948. Malgré des décennies de blocus, de bombardements et d’isolement, l’enclave n’a pas vu s’éteindre la conscience nationale palestinienne. Au contraire, elle est devenue l’un des lieux où la mémoire de la Nakba reste la plus vive.
Depuis l’offensive lancée en octobre 2023, les autorités israéliennes décrivent régulièrement la guerre comme existentielle. Cette formulation dit beaucoup de la situation actuelle : si Israël considère aujourd’hui que la quatrième génération de Palestiniens, héritière directe des survivants de la Nakba, représente une menace pour sa survie, cela revient à reconnaître l’échec de la prédiction de Ben Gourion et, plus largement, l’impasse d’un projet qui visait à effacer le peuple palestinien.
Mais le paradoxe va plus loin. Plus la violence s’intensifie, plus la résistance s’enracine. Les destructions massives, les déplacements répétés et les pertes humaines colossales ne font pas disparaître la cause palestinienne ; ils l’inscrivent plus profondément encore dans les consciences. Un enfant né aujourd’hui sous une tente, privé d’école, de soins, d’un foyer et souvent d’une partie de sa famille, n’a pas besoin d’un long récit historique pour comprendre ce qui lui arrive et pourquoi.
Une cause devenue mondiale
L’impact de cette brutalité ne se limite plus aux territoires palestiniens. La guerre menée contre Gaza a contribué à transformer la cause palestinienne en enjeu global. Longtemps cantonnée à des cercles militants de gauche, elle attire désormais l’attention bien au-delà, dans les sociétés occidentales comme dans d’autres régions du monde. Le soutien aux droits des Palestiniens s’étend à des citoyens et à des militants aux sensibilités politiques diverses.
Cette évolution a aussi des effets concrets dans plusieurs pays, y compris aux États-Unis et au Royaume-Uni, où la position des candidats sur Israël et la Palestine peut peser sur des scrutins locaux. Dans de nombreux cas, l’appui à l’occupation israélienne ou l’indifférence face aux destructions à Gaza peut coûter politiquement cher. Ce glissement montre que la question palestinienne n’est plus seulement régionale : elle est devenue une épreuve morale et politique à l’échelle internationale.
Le conflit Israël-Palestine se trouve ainsi enfermé dans une contradiction durable. En cherchant à effacer la mémoire palestinienne, Israël a contribué à la renforcer. En voulant imposer la force comme solution, il a nourri une résistance qui se transmet de génération en génération. Et en reproduisant sans cesse les logiques de la Nakba, il a fini par faire de cette mémoire un élément central de la conscience palestinienne et mondiale.
