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En Suisse, l’utilisation massive d’instruments médicaux jetables dans les cabinets et hôpitaux soulève un enjeu écologique et économique majeur. Les médecins se retrouvent contraints de jeter des centaines de milliers d’instruments à usage unique chaque année, en grande partie à cause de réglementations strictes qui compliquent la stérilisation en interne.

Un usage croissant des instruments médicaux jetables en cabinet
Chaque jour, dans le cabinet dermatologique de Katrin Baumann, des quantités importantes d’instruments médicaux jetables sont utilisées puis éliminées. Couteaux, ciseaux, pinces et porte-aiguilles sont jetés après un seul usage dans des conteneurs en plastique destinés aux déchets médicaux. Ces instruments sont employés lors de petites interventions chirurgicales, telles que l’ablation de grains de beauté, au sein de sa clinique à Lucerne.
Pour Katrin Baumann, engagée dans l’association « Médecins pour la protection de l’environnement » (AefU), cette pratique est un « non-sens écologique ». Elle dénonce les exigences réglementaires excessives qui empêchent l’utilisation d’instruments réutilisables et la stérilisation en cabinet, pratiquée auparavant. Une dermatologue zurichoise, souhaitant rester anonyme, exprime une forte exaspération face au gaspillage matériel, au point de souhaiter « déposer tout ce matériel jetable dans le jardin des décideurs ».
Une stérilisation en interne en voie de disparition dans les cabinets
Les directives sur la préparation des dispositifs médicaux en cabinets médicaux et dentaires, initialement développées par Swissmedic puis approfondies par l’association des pharmaciens cantonaux, imposent désormais des conditions strictes pour la stérilisation. Elles exigent notamment un local séparé, subdivisé en zones distinctes pour les instruments infectieux, pré-désinfectés et stériles, avec une documentation complète du processus.
Ces règles, adaptées à la gestion des infections dans les hôpitaux, deviennent difficiles à appliquer dans les cabinets ambulatoires, selon Katrin Baumann. Un dentiste du canton de Zurich explique que ces prescriptions rendent la réutilisation des instruments plus coûteuse que leur remplacement. Autrefois, les instruments étaient simplement plongés dans un bain désinfectant avant un passage dans un petit stérilisateur à vapeur, souvent placé dans un couloir sans nécessiter un local dédié.

Face à ces contraintes, Cornel Wick a renoncé à la stérilisation lors de la reprise d’un cabinet médical à Winterthour il y a six ans. Selon une enquête locale, sur 30 cabinets de médecins généralistes, un seul continue à stériliser ses instruments en interne.
Wick privilégie un usage réduit des produits jetables, utilisant par exemple une lame stérile pour enlever un fil de suture plutôt que la pince jetable fournie dans la trousse. Il déplore surtout le gaspillage, notamment dans les kits de soins de plaies préemballés, où certains éléments sont jetés inutilisés.
Felix Huber, président du conseil d’administration de Medix Zurich, critique également des exigences cantonales jugées « disproportionnées ». Les nouveaux cabinets Medix se voient refuser la permission de stériliser sur place. Les établissements déjà équipés continuent parfois la désinfection interne, tandis que d’autres envoient leurs instruments réutilisables à des sociétés spécialisées, les instruments jetables étant souvent de qualité inférieure et non conçus pour la stérilisation, pouvant se corroder.
Des dispositifs médicaux jetables, y compris des endoscopes, finissent à la poubelle
Bernhard Aufdereggen, président des Médecins pour la protection de l’environnement, a constaté un changement radical après sa retraite. Alors qu’il utilisait pendant 33 ans des instruments stérilisés en groupe, les cabinets où il intervient désormais dans le Haut-Valais n’utilisent plus que des appareils jetables.
Il s’alarme notamment de l’emploi d’endoscopes à usage unique pour les coloscopies ou les examens ORL, qui sont immédiatement éliminés après usage. Ces instruments jetables sont placés dans des conteneurs plastiques étanches et traités comme déchets médicaux spéciaux, généralement incinérés dans des usines d’incinération des déchets.
Cependant, certains fabricants reprennent et recyclent ces endoscopes jetables, bien que la majorité finisse dans la combustion. Le recyclage des instruments jetables, composés d’acier, titane, aluminium ou inox, en est encore à ses débuts. Le groupe Johnson & Johnson a lancé en Suisse un projet de recyclage en collaboration avec des hôpitaux. Une analyse publiée fin 2024 rapporte que plus de 54 000 instruments jetables ont permis la récupération de métaux et plastiques sur une année.
Coût pris en charge uniquement pour les instruments jetables
À l’hôpital universitaire de Zurich, environ 500 000 instruments jetables sont éliminés chaque année dans le secteur ambulatoire : ciseaux, pinces, scalpels et endoscopes. En revanche, pour les soins hospitaliers et chirurgicaux, des instruments réutilisables sont privilégiés, avec environ 4 millions apparaissant chaque année dans le cycle de stérilisation.
À l’hôpital universitaire de Berne et celui de Bâle, les instruments réutilisables dominent dans les services hospitaliers et opératoires. À Bâle, 3 millions d’instruments réutilisables sont en usage, tandis que 310 000 instruments jetables sont consommés annuellement en ambulatoire. Ces chiffres sont comparables dans les autres grands établissements, suggérant que la Suisse utilise plusieurs millions d’outils médicaux jetables chaque année.
Le recours accru aux instruments jetables ne s’explique pas uniquement par les normes d’hygiène. Daniel Saameli, porte-parole du groupe Insel, souligne la forte promotion industrielle du matériel à usage unique, ce qui favorise des décisions basées sur la simplicité et un coût apparent inférieur.
De plus, seules les factures d’instruments jetables peuvent être remboursées aux patients et aux caisses d’assurance dans les traitements ambulatoires, contrairement aux instruments réutilisables. Selon Katrin Baumann, le coût par instrument jetable utilisé se situe entre 4,50 € et 6,30 €. Christian Abshagen, responsable durabilité à l’hôpital de Bâle, déplore que cette différence de prise en charge crée un effet pervers à éliminer.
Impact environnemental nettement plus faible des instruments réutilisables
L’hôpital Insel a fait réaliser une étude comparative de l’empreinte écologique entre une paire de ciseaux jetable et une réutilisable. En prenant en compte toutes les étapes, de la fabrication à l’élimination, un ciseau jetable pollue neuf fois plus qu’un ciseau réutilisable utilisé environ 40 fois.
Katrin Baumann rappelle aussi un risque lié à la provenance des instruments jetables, souvent fabriqués au Pakistan ou en Inde. En cas de rupture d’approvisionnement, les cabinets seraient confrontés à des pénuries problématiques, d’autant qu’ils ont souvent supprimé leurs petits autoclaves et perdu les compétences nécessaires à la stérilisation.