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    À Mayotte, étudiants sans papiers confrontés à une crise administrative et scolaire

    France

    À Mayotte, des étudiants majeurs, scolarisés mais sans titre de séjour, vivent un paradoxe cruel : ils figurent parmi les meilleurs de leur classe, mais le trajet jusqu’à l’école peut se transformer en épreuve administrative. Même avec une attestation de l’Administration numérique pour les étrangers en France (ANEF) censée les protéger, certains se retrouvent encore au centre de rétention. Nous avons rencontré l’un d’eux, que nous appellerons « l’étudiant de Petite-Terre » pour préserver son anonymat.

    Barge de Mayotte contrôles
    Contrôles près des trajets scolaires à Mayotte

    Au début de l’année 2024, traverser jusqu’à l’école se faisait sans difficulté; après le passage du cyclone Chido, tout est devenu plus compliqué. Né aux Comores et installé à Mayotte depuis 2017, il vit à Labattoir avec sa mère. Depuis qu’il a 18 ans, chaque sortie devient une épreuve : « Quand on est majeur et sans papiers, c’est compliqué ».

    Le matin, à la barge de 5h ou 6h, pour aller étudier, on nous arrête. Soit j’arrive à passer, soit j’ai une garde à vue, soit je vais au CRA… je suis un peu traumatisé. Quand je sors de chez moi et que je vois les agents, je fais demi-tour, je ne vais pas étudier juste pour éviter les contrôles.

    Le paradoxe est cruel. Brillant, ambitieux, il est pourtant réduit à la débrouille pour pouvoir suivre sa scolarité. « Je fais partie des meilleurs éléments de ma classe », dit-il. Ses professeurs confirment : son absence se fait sentir dans le groupe, tant son rôle est central.

    École et classe à Mayotte
    Une classe à Mayotte

    Depuis mars 2025, il est régulièrement interpellé à Mamoudzou, Dzaoudzi ou autour de l’ancien hôpital de Dzaoudzi. « Ils savent que j’ai le droit à un titre de séjour, c’est juste que je n’arrive pas à obtenir un rendez-vous à la préfecture, au bureau de l’immigration », explique-t-il. Ces interpellations répétées sont non seulement humiliantes, mais elles compromettent aussi sa scolarité et sa santé mentale.

    « Ce qui me cause de la souffrance, c’est comment on nous traite. Même si on coopère, on nous traite comme des criminels, psychologiquement tu te retrouves à te faire dépouiller, c’est dégradant », confie-t-il.

    Malgré ces obstacles, il poursuit son BTS au Lycée des Lumières en deuxième année. Mais chaque interpellation et chaque absence forcée pèsent lourdement. « Aujourd’hui, je vois carrément l’échec de ma vie devant moi », admet-il, le regard grave. Les cours manqués, il les rattrape grâce aux vidéos et liens transmis par ses professeurs. Une débrouille quotidienne qui témoigne de sa motivation, mais aussi de la précarité dans laquelle il se trouve.

    Sa vie professionnelle est également entravée. Il devait effectuer un stage chez Carrefour, qui voulait l’embaucher et envisager un partenariat avec La Réunion. Impossible sans papiers. En janvier 2026, il commencera un stage dans les PMU sur la gestion des petites et moyennes entreprises et la gestion des risques. Mais là encore, l’absence de titre de séjour complique les démarches administratives. « Quand on part en stage, c’est compliqué pour nous, sans pièce d’identité ou de titre de séjour », explique-t-il.

    L’étudiant nourrit pourtant de grands projets. « J’ai beaucoup d’idées, j’aimerais créer ma propre entreprise plus tard. J’ai analysé tous les statuts, mais je ne peux pas le faire tant que je n’ai pas mes papiers ». Le contraste est frappant : un jeune capable de gérer des projets complexes, mais bloqué par un simple rendez-vous administratif.

    La précarité administrative crée aussi des vulnérabilités. « Je me suis fait arnaquer deux fois. J’ai payé des gens qui se sont fait passer pour des cyber pour obtenir un rendez-vous, et rien n’a été fait », raconte-t-il. Les sites officiels comme l’ANEF sont saturés ou restreints à certains profils, notamment les familles avec enfants français ou sur le point de se marier à une personne de nationalité française. Pour les étudiants comme lui, le système reste inaccessible. « Depuis l’année dernière, on ne peut rien y faire. Les rendez-vous ne sont pas ouverts, mais ils continuent de contrôler les gens et d’être sévères, ce n’est pas logique », résume-t-il. Il décrit avec précision la situation de certains de ses amis : les interpellations dans les bus scolaires, l’impossibilité de déposer une demande, la frustration des enseignants et la solitude face à l’administration. « J’ai des amis qui vivent au Sud de Mayotte et quand ils prennent le bus, la police vient faire des contrôles jusque dans les bus ».

    Contactée le 17 décembre 2025, la préfecture a choisi de ne pas répondre à nos questions sur les fondements juridiques de ces interpellations, l’impact sur la scolarité et les solutions concrètes pour obtenir un rendez-vous. Cette absence de réponse accentue le sentiment de découragement des étudiants concernés.

    La voix des droits humains. Il avait pourtant déposé une demande de régularisation sur le site de l’ANEF et disposait d’une attestation officielle censée le protéger. « En théorie, ce document doit faire foi lors des contrôles et empêcher tout placement en centre de rétention administrative », rappelle le référent de la Ligue des droits de l’homme à Mayotte. Mais la clôture automatique de son dossier a rendu l’attestation caduque.

    Sur le terrain, l’écart entre le droit et la pratique est saisissant. Ce dysfonctionnement administratif, loin d’être isolé, entraîne des conséquences lourdes : interruptions de scolarité, fragilisation psychologique et incertitude quant à l’avenir professionnel. Le parcours de cet étudiant illustre une problématique plus large : comment permettre aux jeunes de Mayotte de contribuer pleinement à la reconstruction de l’île sans se perdre dans les méandres administratifs ?

    Pour l’heure, la question reste ouverte. Chaque matin, des dizaines d’étudiants se voient refuser le passage lors des contrôles, contraints de rebrousser chemin, leurs projets suspendus à un rendez-vous administratif qui tarde à venir.

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