La justice française ouvre un nouveau front dans l’affaire Jamal Khashoggi. Selon Reuters, un juge français a été désigné pour mener une information judiciaire sur l’assassinat du journaliste saoudien, après qu’une cour d’appel de Paris a jugé recevables plusieurs plaintes déposées par des organisations de défense des droits humains et de la liberté de la presse. Huit ans après le meurtre commis au consulat saoudien d’Istanbul, cette décision relance la question d’une éventuelle responsabilité pénale au-delà de l’Arabie saoudite.
Ce que la justice française vient de décider
Reuters rapporte que le Parquet national antiterroriste a confirmé la désignation d’un magistrat chargé d’instruire le dossier. L’enquête porte sur des faits qualifiés à ce stade de torture et de disparition forcée. Elle s’appuie sur une décision rendue le 11 mai par la cour d’appel de Paris, qui a considéré recevables les plaintes de TRIAL International et de Reporters sans frontières.
Le Monde, citant l’AFP, précise que le dossier sera suivi par un juge d’instruction du pôle crimes contre l’humanité. Le quotidien souligne aussi que la cour d’appel estime qu’il n’est pas possible d’exclure d’emblée une qualification plus grave si les investigations démontrent que le crime s’inscrivait dans une action plus large contre des opposants saoudiens. À ce stade, il ne s’agit pas d’une condamnation, mais bien de l’ouverture d’une enquête judiciaire destinée à vérifier les responsabilités éventuelles.
Pourquoi cette étape est importante
Depuis 2018, l’affaire Khashoggi a provoqué une onde de choc diplomatique mondiale, mais les suites judiciaires sont restées limitées. Le journaliste saoudien, critique du pouvoir de Riyad, avait été tué et démembré dans le consulat saoudien d’Istanbul. Reuters rappelle que les services de renseignement américains ont estimé que l’opération avait été ordonnée par le prince héritier Mohammed Ben Salman. Ce dernier a nié avoir donné cet ordre, tout en reconnaissant par le passé que le meurtre s’était produit « sous sa responsabilité ».
L’ouverture d’une information judiciaire en France ne signifie donc pas qu’un procès est imminent, mais elle marque un changement concret: un juge indépendant peut désormais examiner le fond du dossier, demander des actes d’enquête, et tester juridiquement les arguments avancés par les associations plaignantes. Pour les ONG, c’est une manière de rouvrir un dossier qui avait peu progressé sur le terrain de la responsabilité internationale.
Qui a saisi la justice et sur quels fondements
D’après Reuters, TRIAL International et Reporters sans frontières ont obtenu que leurs plaintes soient jugées recevables. Une plainte distincte déposée par DAWN, organisation liée à Jamal Khashoggi, a en revanche été déclarée irrecevable dans cette procédure. Le Monde ajoute que les griefs portent notamment sur la complicité de torture et la disparition forcée en bande organisée, avec l’idée que l’assassinat pourrait s’inscrire dans un dispositif plus large de répression des voix dissidentes.
Cette nuance est importante. La justice française n’affirme pas aujourd’hui que tous ces éléments sont établis. Elle considère qu’ils justifient désormais une enquête approfondie. En clair, la recevabilité ouvre la porte aux vérifications; elle ne tranche pas encore la question de la culpabilité.
Les obstacles qui restent devant la procédure
Même si cette décision est notable, la route judiciaire reste compliquée. Reuters rappelle que le droit français permet d’enquêter sur certains crimes commis à l’étranger, mais que d’éventuelles poursuites peuvent dépendre de conditions strictes, notamment de la présence de suspects sur le territoire français. Autrement dit, l’existence d’un dossier actif ne garantit pas qu’il débouchera rapidement sur des mises en examen ou un procès.
Le contexte international pèse aussi sur le dossier. Après le choc de 2018, l’Arabie saoudite a progressivement retrouvé une place centrale dans les équilibres diplomatiques, énergétiques et sécuritaires. C’est précisément pour cela que cette initiative judiciaire française est observée de près: elle remet au premier plan une affaire que beaucoup de capitales avaient cessé de traiter comme une priorité politique ouverte.
Un dossier à forte portée politique et symbolique
Au-delà de la seule procédure, cette décision envoie un signal sur la capacité des juridictions nationales à examiner des crimes commis hors de leur territoire quand des organisations estiment que la justice locale ou internationale n’a pas pleinement répondu. Pour les défenseurs de la liberté de la presse, le dossier Khashoggi reste l’un des symboles les plus lourds de la vulnérabilité des journalistes critiques face aux appareils d’État.
La suite dépendra désormais du travail du juge saisi, des éléments qu’il estimera exploitables et, le cas échéant, des obstacles diplomatiques ou procéduraux qui pourraient freiner le dossier. Mais une chose est déjà claire: en ouvrant cette enquête, la justice française redonne une actualité judiciaire à une affaire qui n’a jamais cessé de peser sur l’image internationale de l’Arabie saoudite et sur le débat mondial autour de l’impunité.
Sources
- Reuters, 16 mai 2026
- Le Monde avec AFP, 16 mai 2026
