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    Cédric Durand : le techno-féodalisme en question

    France, États-Unis

    Face au pouvoir croissant des entreprises technologiques, dont les dirigeants prennent une place de plus en plus visible dans la société et dont nous dépendons quotidiennement, le terme « techno-féodalisme » émerge dans le débat public. L’économiste Cédric Durand, spécialiste des évolutions du capitalisme moderne, analyse ce concept et son applicabilité.

    Origine du terme « techno-féodalisme »

    Cédric Durand explique qu’il a emprunté le terme « techno-féodalisme » à la science-fiction et plus particulièrement à l’univers cyberpunk. Sa première apparition remonte au jeu de rôle en ligne Gurps, créé dans les années 1990 par Loyd Blankenship, qui envisage une évolution dystopique du capitalisme. Il souligne que l’association entre féodalisme et capitalisme n’est pas nouvelle, puisque Karl Marx lui-même a utilisé l’expression « féodalisme industriel » pour décrire les grandes concentrations financières du Second Empire.

    Le consensus de la Silicon Valley

    Selon Durand, la Silicon Valley incarne un néolibéralisme qui souligne l’importance des droits de propriété et des incitations fiscales pour encourager l’innovation. Ce consensus varie entre des idéologies allant des libertariens aux néoschumpétériens, mais s’accorde sur l’idée de protéger les rentes des innovateurs.

    Distinction entre techno-féodalisme et féodalisme historique

    Durand précise que le techno-féodalisme d’aujourd’hui n’est pas une simple répétition du féodalisme médiéval. Toutefois, il existe des similitudes dans la dépendance entre les usagers modernes et les géants de la technologie, que l’on pourrait comparer à celle qui existait entre les paysans et leurs seigneurs.

    Cette dépendance se manifeste également sur le plan économique, où les entreprises européennes dépendent des services de cloud fournis par des sociétés américaines. Durand appelle à une reconsidération des services numériques pour garantir une véritable autonomie, en s’inspirant de modèles comme celui en Suisse.

    Les caractéristiques du techno-féodalisme

    Au-delà de la dépendance des usagers, Durand met en lumière une fusion entre l’économique et le politique, similaire à celle du Moyen Âge. Les entreprises technologiques, telles qu’Amazon et Google, dépassent leur rôle initial pour centraliser des connaissances et monopoliser les moyens de coordination sociale. Cela influence non seulement nos interactions, mais également l’accès à l’information et notre consommation.

    Régulation des Big Tech

    Des efforts de régulation existent, comme le Digital Services Act (DSA), qui impose des obligations telles que l’interdiction de la publicité ciblée pour les mineurs. Cependant, Durand souligne que ces régulations arrivent souvent trop tard en raison de la nature des monopoles numériques et des pratiques commerciales.

    Le « stack souverain »

    Durand prône l’idée d’un « stack souverain », qui consisterait à établir un contrôle public sur les infrastructures numériques, à considérer les données comme des biens communs et à réguler les places de marché pour éviter la dépendance vis-à-vis des géants de la tech. Cela nécessiterait une coopération internationale pour faire face à des défis communs.

    La nécessité d’un débat sur la sobriété numérique

    Enfin, Durand conclut qu’il n’est pas question de se passer du numérique, mais plutôt de l’intégrer dans un débat sur la sobriété. L’impact environnemental du secteur numérique doit être pris en compte, et une distinction doit être faite entre les usages essentiels et ceux superflus.

    Il insiste sur le fait que le numérique peut être un levier pour mieux comprendre les interactions entre l’activité sociale et l’environnement, soutenant ainsi l’idée d’un « cyber-écosocialisme » qui favoriserait une vision émancipatrice.

    Cédric Durand, Economiste, université de Genève

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