Dans la nuit du lundi 29 au mardi 30 juin 2026, le Sénat a adopté, par 183 voix contre 129, un amendement au projet de loi d’urgence agricole rouvrant la porte à la réintroduction temporaire de deux insecticides interdits en France : l’acétamipride, de la famille des néonicotinoïdes, et le flupyradifurone. Le vote est intervenu contre l’avis du gouvernement, qui redoutait un blocage du texte à l’Assemblée nationale, et un an après la censure partielle de la première loi Duplomb par le Conseil constitutionnel.
Le retour de ces deux molécules, réclamé par plusieurs filières agricoles confrontées à des impasses techniques, ravive une controverse scientifique et politique qui avait culminé à l’été 2025 avec une pétition rassemblant plus de deux millions de signatures contre la loi Duplomb initiale.
Un vote stratégique en début d’examen du texte
L’amendement a été défendu par la droite et les centristes, sur une initiative du sénateur LR de la Haute-Loire Laurent Duplomb, dont la précédente proposition de loi avait été partiellement invalidée par les Sages l’été dernier. La ministre de l’Agriculture avait fait de ce projet de loi d’urgence une priorité, le troisième texte agricole débattu en moins de deux ans.
« Nous sommes les seuls à interdire des molécules en Europe depuis plus de dix ans », a déploré lundi soir Laurent Duplomb en ouverture des débats, défendant une réintroduction « encadrée » et limitée dans le temps pour répondre à la détresse de certaines cultures. Le gouvernement, par la voix de la ministre, a maintenu son opposition en séance, jugeant le risque politique trop élevé au regard de la majorité plurielle de l’Assemblée nationale.
Le texte doit désormais être adopté dans son ensemble par le Sénat en fin de semaine, avant une commission mixte paritaire prévue mi-juillet et un vote final de l’Assemblée. Plusieurs voix de la majorité présidentielle ont déjà annoncé qu’elles pourraient s’opposer à la mesure lors de la navette parlementaire.
L’acétamipride et le flupyradifurone : deux molécules très différentes
| Molécule | Famille | Usages revendiqués | Statut en Europe |
|---|---|---|---|
| Acétamipride | Néonicotinoïde | Betterave sucrière, noisette, chicorée, productions maraîchères sous serre | Interdit en France depuis 2018, autorisé dans l’UE sous conditions |
| Flupyradifurone | Buténolide (famille proche) | Arboriculture fruitière, cultures légumières, horticulture | Interdit en France, autorisé dans l’UE |
L’acétamipride est la molécule la plus attendue par les producteurs de betterave et de noisette, qui pointent l’absence d’alternatives chimiques ou biologiques crédibles à court terme. Le flupyradifurone intéresse surtout les filières arboricoles et horticoles confrontées à des ravageurs résistants. Les deux produits sont autorisés dans plusieurs pays européens, notamment en Espagne, en Italie et en Allemagne.
Une « réintroduction encadrée et dérogatoire »
Le Sénat a précisé le cadre du retour de ces molécules. Selon les termes de l’amendement, la réintroduction serait limitée à trois ans, conditionnée à un suivi renforcé par l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) et soumise à un bilan public avant toute prorogation. Les usages autorisés seraient restreints aux cultures ayant justifié la demande — betterave, noisette, chicorée, productions fruitières — excluant a priori les grandes cultures céréalières.
Plusieurs sénateurs de la majorité ont tenté d’obtenir un encadrement plus strict : interdiction explicite des usages en période de floraison, distance de sécurité minimale par rapport aux habitations, et obligation pour les agriculteurs de déclarer leurs traitements. Ces sous-amendements ont été partiellement adoptés.
Un front scientifique et associatif très critique
L’acétamipride reste accusé par plusieurs études scientifiques de toxicité pour les pollinisateurs, notamment les abeilles, et de persistance dans les sols et les eaux. L’Anses, saisie avant le vote, a rendu un avis défavorable à la réintroduction, évoquant un « risque sanitaire et environnemental non maîtrisé ».
La majorité des organisations de défense de l’environnement et de nombreux apiculteurs ont fait part de leur vive opposition. La coalition « Loi Duplomb : pour une autre agriculture », à l’origine de la pétition de 2025, a annoncé préparer une nouvelle mobilisation pour la rentrée. À l’inverse, la FNSEA et plusieurs associations spécialisées de filières (betteraviers, noisetiers) ont salué le vote, le présentant comme une question de survie économique pour des centaines d’exploitations.
Une trajectoire semée d’obstacles parlementaires
Si le Sénat confirme le vote en fin de semaine, le texte devra revenir devant l’Assemblée nationale. Le rapport de force y est différent : les députés de la majorité présidentielle, dont certains s’étaient déjà prononcés contre la loi Duplomb en 2025, pourraient rejeter la mesure. Une commission mixte paritaire (CMP) serait alors convoquée mi-juillet pour tenter de trouver un compromis.
Plusieurs scénarios sont sur la table : adoption conforme par l’Assemblée, rejet du volet pesticides avec maintien du reste du texte, ou compromis autour d’un usage strictement encadré limité à la betterave. Le calendrier est rendu plus sensible encore par la proximité de l’examen du budget 2027, attendu à l’automne.
Sources
- Libération — Un an après la loi Duplomb, le Sénat vote la réintroduction de l’acétamipride
- Le Monde — Loi d’urgence agricole : le Sénat approuve la réintroduction encadrée de deux insecticides interdits
- France 24 — Le Sénat vote pour la réintroduction de pesticides interdits
- Le Parisien — Loi d’urgence agricole : le Sénat vote la réintroduction de l’acétamipride et du flupyradifurone
