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    Mort d’Albert Luthuli en 1967 : accident ou assassinat ?

    Afrique du Sud

    Le vendredi 21 juillet 1967, à huit heures trente, après un petit-déjeuner rapide avec son épouse, le chef Albert Luthuli quittait son domicile à Groutville, situé à environ 70 kilomètres de Durban, dans la province du KwaZulu-Natal, pour entamer sa routine quotidienne. Âgé de 69 ans et leader de l’African National Congress (ANC), il avait pour habitude de marcher trois kilomètres jusqu’à son magasin général à Nonhlevu, de se rendre ensuite dans ses trois champs de canne à sucre, et enfin de revenir fermer le magasin avant de regagner son domicile.

    Sa belle-fille, Wilhelmina May Luthuli, âgée aujourd’hui de 77 ans, a décrit ce parcours lors d’une nouvelle enquête judiciaire ouverte en mai dernier à la Haute Cour de Pietermaritzburg. Cette réouverture d’enquêtes concerne plusieurs décès suspects survenus durant la période de l’apartheid, sous l’impulsion du ministre de la Justice actuel.

    À neuf heures trente, Albert Luthuli était arrivé au magasin puis avait repris sa route vers ses champs de canne à sucre environ une demi-heure plus tard. Ce fait n’est pas contesté.

    Le témoin unique

    Stephanus Lategan, conducteur de train, a témoigné lors de l’enquête de 1967. Il a raconté que, à dix heures trente-six, alors que son train de 760 tonnes approchait du pont sur la rivière Umvoti, il a aperçu un piéton traversant le pont. Il a signalé sa présence avec son sifflet, mais « le Bantu [terme officiel et péjoratif désignant les Noirs à l’époque] ne semblait pas y prêter attention ». Le piéton aurait marché une quinzaine de pas lorsque la locomotive l’a dépassé. « Il n’a fait aucun mouvement pour s’écarter ou se tourner sur le côté. »

    Le pont n’était pas conçu pour le passage des piétons, mais Luthuli et sa famille l’empruntaient fréquemment. Son fils Edgar Sibusiso Luthuli a expliqué que son père était habituellement extrêmement prudent : il s’arrêtait quand un train arrivait, ne marchait plus et s’agrippait fermement aux rambardes, car la largeur du pont permettait au train de le dépasser sans danger.

    Cependant, selon Lategan, ce jour-là, Luthuli n’a pas agi ainsi. Le conducteur a déclaré que si la locomotive a manqué de peu Luthuli avec sa partie avant, le coin de la cabine l’a heurté à l’épaule droite, ce qui l’a fait tourner sur lui-même avant qu’il ne perde l’équilibre et tombe entre le côté droit du pont et le train en mouvement.

    Lategan fut le seul témoin de la collision. Lorsqu’il réalisa l’accident, il stoppa le train aussi rapidement que possible. Luthuli était encore en vie mais inconscient, saignant de la bouche. Lategan demanda alors au chef de gare de prévenir une ambulance qui emmena Luthuli à l’hôpital « Bantu » le plus proche.

    Les doutes persistants de la nouvelle enquête

    Près de six décennies plus tard, une nouvelle enquête a été ouverte début 2025. Des experts ont remis en question la version des faits présentée par Lategan.

    Brenden Burgess, analyste de scène de crime, a participé à une reconstitution de la scène à partir des éléments de la première enquête. Selon lui, la possibilité d’un accident tel que décrit par le conducteur est « hautement improbable ». Notamment, en raison de la distance nécessaire pour arrêter la locomotive, il faudrait que les freins aient été actionnés à au moins 170 mètres avant l’entrée nord du pont.

    Il paraît donc improbable que le point d’impact se soit situé sur le côté sud du pont.

    Les experts suggèrent même qu’Albert Luthuli ne marchait probablement pas sur le pont ce jour-là. Pour l’expert en trains à vapeur Lesley Charles Labuschagne, « Luthuli a été agressé, et son corps a été déposé sur la voie ferrée de manière à faire croire à un accident de train ».

    Le médecin légiste Dr Sibusiso Ntsele a souligné des incohérences dans la description et la nature des blessures et a qualifié le rapport d’autopsie de « très médiocre ». Selon lui, rien ne prouve formellement que Luthuli ait été heurté par un train, mais les indices suggèrent fortement une agression.

    Le jugement est attendu en octobre prochain, lorsque la juge Qondeni Radebe tranchera sur la cause officielle du décès.

    Un parcours marqué par l’engagement et la foi

    Albert John Mvumbi Luthuli serait né en 1898 à Bulawayo, alors en Rhodésie (actuel Zimbabwe). Son père y était interprète pour des missionnaires de l’Église congrégationaliste américaine, ce qui a inculqué à Luthuli une foi profonde et une façon de s’exprimer marquée d’une intonation américaine, selon l’écrivaine Nadine Gordimer.

    Vers dix ans, sa famille retourna en Afrique du Sud, et il fut envoyé vivre avec son oncle, chef du village de Groutville, pour pouvoir suivre une scolarité.

    Il fréquenta l’Institut Ohlange, la première école secondaire sud-africaine fondée et dirigée par un Noir, John Dube, premier président de l’ANC. Puis il étudia plusieurs années à Edendale, une mission méthodiste où ses enseignants étaient blancs, ce qui ouvrit pour lui une rencontre culturelle riche.

    Diplômé en pédagogie, il devint directeur d’une petite école réservée aux Noirs à Blaauwbosch. Là, sous l’influence d’un pasteur local, sa foi chrétienne se renforça.

    Il reçut une bourse pour Adams College, centre majeur d’éducation noire près de Durban, où il enseigna durant 15 ans. Ce n’est qu’en 1935, poussé par les habitants de Groutville, qu’il revint devenir chef du village, une fonction salariale qui pouvait être révoquée par le régime d’apartheid.

    En tant que chef, il prit conscience de la misère de son peuple, surtout face à la question foncière où seulement 13 % des terres étaient allouées à 70 % de la population.

    Une entrée tardive dans la politique formelle

    Luthuli rejoignit l’ANC à 46 ans, en 1944, à une époque où le parti avait besoin de renouveau. Nelson Mandela, vingt ans plus jeune, s’engagea également cette année-là. La vieille garde noire était perçue comme trop conciliante face au gouvernement blanc qui durcissait ses lois.

    Alors que Mandela et quelques jeunes membres prônaient une posture plus combative, Luthuli incarnait un leadership modéré au sein de la branche du Natal, devenant président provincial en 1951.

    Il se fit connaître nationalement comme chef bénévole de la campagne de défiance de 1952, où des milliers de Noirs enfreignirent volontairement les lois de l’apartheid, en s’asseyant sur des bancs réservés aux blancs ou en utilisant des bus blancs.

    Le régime le destitua de sa fonction de chef, mais il fut élu président national de l’ANC peu après, bénéficiant du soutien des jeunes.

    Opposé à la violence

    Contrairement à Mandela qui, dès 1953, évoquait la violence comme arme possible contre l’apartheid, Luthuli prônait la non-violence. Mandela raconte dans son autobiographie avoir été sévèrement réprimandé par Luthuli pour cet écart.

    Le 21 mars 1960, lors du massacre de Sharpeville où la police tua au moins 91 manifestants pacifiques, Luthuli défendait l’engagement non-violent de l’ANC au tribunal.

    Malgré son opposition, en 1961, Mandela fonda Umkhonto we Sizwe, l’aile armée du parti, autorisée officiellement par l’ANC. Ce mouvement visait à saboter les infrastructures gouvernementales tout en évitant les pertes humaines.

    La même année, Luthuli fut le premier Africain à recevoir le prix Nobel de la paix, reconnu pour son attachement à la non-violence. Il reçut son prix à Oslo, contraint par le régime à ne pas évoquer ouvertement l’apartheid lors de son discours, auquel il répondit par sa tenue traditionnelle zouloue.

    Relations entre Luthuli et Mandela

    Malgré leurs différences, Mandela respectait Luthuli et recherchait son approbation. Cette relation étroite fut un facteur dans l’arrestation de Mandela, qui passa 27 ans en prison.

    En 1961, après l’interdiction de l’ANC, Mandela entra dans la clandestinité. Déguisé en chauffeur, il visita Luthuli à Groutville pour le tenir informé de ses activités militaires. Lors de son retour à Johannesburg, il fut arrêté suite à une embuscade policière.

    Réécriture de l’histoire : enquêtes sur les morts suspectes

    De nombreux leaders anti-apartheid sont morts dans des circonstances douteuses durant le régime. Steve Biko, torturé à mort par la police en 1977, constitue l’exemple le plus médiatisé. La commission Vérité et Réconciliation (CVR), créée après la fin de l’apartheid, a mis au jour ces crimes après des décennies de déni.

    La CVR permit l’amnistie en échange de confessions complètes pour des crimes politiquement motivés. Quatre policiers reconnurent avoir tué Biko, mais le commandant fut refusé l’amnistie pour manque de preuve politique. D’autres enquêtes similaires furent ouvertes pour des cas comme la mort d’Ahmed Timol en 1971, initialement annoncée comme un suicide, mais réévaluée en homicide en 2017.

    Ces enquêtes mettent en lumière une liste de 73 décès suspects en détention, témoignant des violences d’État.

    À la recherche d’un motif

    La famille Luthuli espère une reconnaissance similaire via l’enquête sur sa mort, dont le verdict est attendu en octobre 2025. Cependant, selon l’historien Thula Simpson, il est difficile de trouver un motif clair à un éventuel assassinat. En 1967, Luthuli avait peu d’influence politique active, affaibli par la santé, les interdictions gouvernementales et son opposition à la violence.

    Il était davantage devenu une figure symbolique. Son enterrement fut d’ailleurs une occasion de protestation.

    Ronald Lamola, ministre des Relations internationales et ancien ministre de la Justice, mène une politique de transparence en rouvrant les enquêtes sur plusieurs morts suspectes de l’époque de l’apartheid.

    Pour Lamola, « la vérité doit prévaloir », même si ces investigations ravivent d’anciennes blessures dans la démocratie sud-africaine. La famille de Luthuli attend donc ce moment avec impatience pour enfin lever le voile sur sa « mort prématurée aux mains du régime ».

    Un héritage puissant

    L’enquête a également remis en lumière l’héritage exceptionnel d’Albert Luthuli, symbole de dignité et de persévérance face à l’oppression. Martin Luther King Jr écrivait en 1959 : « Vous avez tenu bon au milieu des persécutions, avec une dignité et une sérénité peu communes dans l’histoire humaine. Un jour, toute l’Afrique sera fière de vos accomplissements. »

    source:https://www.aljazeera.com/features/2025/7/19/how-did-albert-luthuli-anti-apartheid-hero-really-die-in-1967

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