Le Kirghizstan a ordonné la fermeture de 50 entreprises soupçonnées d’aider la Russie à contourner les sanctions occidentales. Cette décision marque un tournant pour ce pays d’Asie centrale, longtemps resté à l’écart des grandes tensions géopolitiques, mais devenu depuis la guerre en Ukraine un maillon utile dans les circuits de réexportation vers Moscou.
Depuis l’invasion russe de l’Ukraine en 2022, le Kirghizstan s’est imposé comme une plateforme de transit pour des biens soumis à embargo. Les exportations kirghizes vers la Russie ont fortement augmenté, passant de 393 millions de dollars en 2021 à 1,07 milliard de dollars en 2022. Parmi ces produits figurent notamment des voitures de luxe et des microprocesseurs, des marchandises dont certaines sont considérées comme à double usage.
Un signal envoyé à Bruxelles et à Washington
Selon les autorités kirghizes, les sociétés visées seraient impliquées dans des opérations destinées à faire parvenir en Russie des produits interdits ou strictement encadrés. L’annonce intervient quelques semaines après l’entrée en vigueur d’un embargo de l’Union européenne sur certains produits électroniques à destination du Kirghizstan, précisément parce qu’ils étaient ensuite redirigés vers la Russie.
Il s’agit de la première mesure de cette ampleur prise par le Kirghizstan contre des entreprises soupçonnées de participer à ce mécanisme. L’an dernier déjà, l’Union européenne avait inscrit deux banques kirghizes sur sa liste noire, tandis que le Royaume-Uni avait sanctionné de hauts responsables du pays. La pression internationale s’est donc nettement accrue autour de Bishkek.
Pour Erica Marat, chercheuse kirghize au College of International Security Affairs, cette pratique est un secret de polichinelle. Elle souligne que des entrepreneurs tirent profit des sanctions imposées à la Russie en jouant le rôle d’intermédiaires, tout en redoutant de devenir à leur tour des cibles. Selon elle, la fermeture des entreprises répond moins à un jugement moral qu’à la peur d’être exposé comme facilitateur du contournement des sanctions Russie Kirghizstan.
Une dépendance ancienne à Moscou
Le lien entre le Kirghizstan et la Russie ne date pas de la guerre en Ukraine. Héritier de l’empire russe puis de l’Union soviétique, le pays est resté pendant plus d’un siècle dans l’orbite de Moscou. Depuis l’indépendance de 1991, les relations politiques, économiques et humaines entre les deux États sont restées très étroites.
La Russie demeure un marché essentiel pour les exportations kirghizes. Elle est aussi une source majeure de revenus pour l’économie nationale, via les transferts d’argent envoyés par les travailleurs migrants. Selon différentes estimations, ces remises représentent entre 15 % et 26 % du produit intérieur brut du pays.
Mikhail Krishtal, professeur associé à l’université fédérale baltique Immanuel-Kant de Kaliningrad, estime que cette relation reste profondément asymétrique. Le Kirghizstan bénéficie aussi de son appartenance à l’Union économique eurasiatique, qui offre à ses citoyens des avantages dont ne disposent pas les migrants originaires du Tadjikistan ou de l’Ouzbékistan, malgré le durcissement des règles migratoires en Russie.
Bishkek reste dans l’orbite du Kremlin
Malgré les sanctions et les critiques occidentales, le pouvoir kirghiz maintient des relations étroites avec Moscou. La Russie conserve une base aérienne et plusieurs installations militaires sur le territoire kirghiz. Les deux pays ont également signé des accords de défense mutuelle, qui illustrent la profondeur de leur partenariat stratégique.
Erica Marat rappelle que les six présidents du pays depuis l’indépendance sont restés très loyaux à l’égard de Moscou et de Vladimir Poutine. Elle décrit un gouvernement largement arrimé au Kremlin, avec peu de marge de manœuvre pour s’éloigner de la Russie, contrairement à d’autres États de la région qui diversifient davantage leurs partenaires.
Dans la population, l’image de la Russie reste globalement positive, mais un malaise grandit chez une partie des habitants. À Bichkek, certains dénoncent une évolution politique qui rappelle de plus en plus le modèle russe, notamment après l’adoption de textes inspirés des lois sur les « agents de l’étranger ».
Libertés réduites et débat sur l’héritage colonial
Sous la présidence de Sadyr Japarov, la liberté de la presse s’est nettement rétrécie. Le site d’investigation Kloop a été bloqué et plusieurs de ses journalistes ont été arrêtés. En parallèle, une loi sur les « agents de l’étranger », proche du modèle russe, a été adoptée et a compliqué le travail des ONG.
Le pouvoir exécutif s’est aussi renforcé au détriment du Parlement, alimentant les critiques sur une concentration accrue des pouvoirs. Pour de nombreux observateurs, cette évolution traduit un alignement politique plus marqué sur la Russie, au moment même où les sanctions occidentales redessinent les équilibres économiques dans la région.
La mémoire historique est également devenue un sujet sensible. Lors d’une conférence organisée à Moscou au début du mois, des historiens russes ont demandé à leurs homologues kirghiz d’éviter le terme « colonial » pour décrire la domination russe de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle. Au Kirghizstan, cette période est pourtant de plus en plus relue à l’aune des violences impériales.
Certains historiens kirghiz rappellent notamment la répression brutale du soulèvement d’Urkun en 1916, au cours duquel des dizaines de milliers de Kirghiz et de Kazakhs ont péri, soit sous les coups de l’armée impériale russe, soit en fuyant à travers les montagnes vers la Chine. Pour Erica Marat, ce passé nourrit désormais une contestation plus large de la domination russe.
La Chine, autre acteur majeur en Asie centrale
La Russie n’est toutefois pas la seule puissance à s’intéresser au Kirghizstan. Situé sur l’ancienne route de la soie, le pays attire aussi l’attention de la Chine, qui partage sa frontière orientale avec lui. Pékin a nettement renforcé sa présence économique ces dernières années.
Selon Mikhail Krishtal, la coopération économique avec la Chine s’est élargie, portée par l’augmentation des échanges commerciaux, la participation de Bichkek au vaste projet logistique des nouvelles routes de la soie et la hausse des investissements chinois. Cette dynamique s’accompagne toutefois d’une dépendance financière croissante envers Pékin.
Dans ce contexte, la décision de fermer 50 entreprises soupçonnées d’aider la Russie à contourner les sanctions illustre un équilibre délicat. Entre pression occidentale, dépendance historique à Moscou et montée en puissance de la Chine, le Kirghizstan tente de préserver ses intérêts sans rompre avec aucun de ses grands partenaires.
