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    Disuasion stratégique européenne : vers une autonomie de défense

    France

    L’Europe entre désormais dans une période où la garantie américaine de l’Alliance atlantique, longtemps considérée comme acquise, apparaît fragilisée ; il devient nécessaire d’élaborer une dissuasion européenne capable, par une combinaison de moyens nucléaires et conventionnels, de rendre toute aventure militaire inacceptable pour un éventuel agresseur.

    Dissuasion européenne : fondements, objectifs et capacités

    La doctrine recherchée doit assumer deux fonctions complémentaires : l’interdiction — empêcher l’entrée en territoire ennemi par des systèmes sol‑air, des dispositifs de fortification et des boucliers régionaux — et la sanction — frapper avec précision grâce à des missiles, des drones et des munitions téléopérées, complétés par des capacités cyberoffensives et de guerre électronique. La guerre en Ukraine a mis en lumière que la capacité offensive, souvent moins coûteuse et plus efficace sur le plan opérationnel, a pris une place centrale, imposant d’adapter les armées en type de vecteurs et en stocks.

    Pour convaincre les opinions publiques et les décideurs, la doctrine devra être présentée et discutée démocratiquement : l’adhésion populaire est indispensable, car les coûts financiers et politiques seront substantiels et feront l’objet d’un débat légitime. Une sécurité collective ne se décrète pas ; elle se construit et se soutient par la résilience de la société tout entière.

    Notre objectif est d’inventer une dissuasion européenne non exclusivement nucléaire, capable de protéger les États et les sociétés face aux menaces contre la souveraineté et l’intégrité territoriale, ainsi que face aux attaques « sous le seuil », qui n’entraînent pas de réponse nucléaire. Cette doctrine doit répondre à une menace désormais tangible : une Russie qui se prépare à un affrontement territorial avec les États orientaux de l’OTAN et de l’Union européenne, à un horizon certainement de cinq ans, comme l’établit la Revue nationale stratégique 2025. Elle doit aussi intégrer la réalité des campagnes hybrides de sabotage et de déstabilisation menées en Europe occidentale.

    En Europe, responsabilité partagée et mise en œuvre

    La doctrine doit s’appuyer sur une gradation claire entre le seuil conventionnel et le seuil nucléaire. L’arme nucléaire n’est pas une réponse à tout. Elle est stratégique, ultime, et doit le rester. La crédibilité passe par deux piliers : la capacité à porter des frappes — la « crédibilité à frapper » qui soulève la question de la profondeur stratégique — et la capacité à durer, c’est‑à‑dire la résilience des structures militaires, industrielles, sociales et politiques face à un conflit prolongé.

    Un arsenal élargi devra combiner frappes conventionnelles profondes, capacités cyber et guerre électronique, maîtrise du domaine spatial, et systèmes de drones offensifs et défensifs. Les missiles conventionnels, y compris balistiques, prennent une importance croissante dans des stratégies visant à contourner ou à asphyxier un adversaire ; les usages massifs de drones au Moyen‑Orient et dans le conflit russo‑ukrainien en sont des illustrations concrètes.

    La dissuasion européenne ne doit pas consister à « européaniser » la dissuasion française au risque de dilution ou de renoncements. Il s’agit d’inventer un concept proprement européen, qui prenne en compte les menaces spécifiques du continent, les exigences démocratiques, les ressources nationales et la capacité industrielle. La tentation d’une extension de la dissuasion nucléaire dans certains États — notamment en Pologne ou en Allemagne — reflète une inquiétude légitime mais doit être encadrée pour éviter les risques de prolifération.

    La mise en œuvre exige une logique de résilience : réarmement industriel, réduction des dépendances à des tiers, standardisation des équipements, préparation et entraînement des forces, durcissement des infrastructures critiques et implication des sociétés civiles. Ces mesures permettront d’assurer la capacité à soutenir un effort prolongé et à rendre crédible la riposte commune.

    La dissuasion ne peut reposer sur quelques États seulement. Elle doit s’incarner dans un effort collectif fondé sur des contributions différenciées mais déterminées, en complémentarité des moyens. Chacun doit contribuer « à la hauteur de ses capacités » pour construire une posture européenne proportionnée à la menace, conforme aux valeurs démocratiques du continent et validée démocratiquement.

    Lentement mais sûrement, l’Europe se dote des outils nécessaires : l’objectif n’est pas de réduire les souverainetés nationales mais de les conjuguer dans une logique d’action partagée, afin que, face au retour de l’usage de la force comme instrument politique, le continent puisse préserver sa liberté, sa stabilité et ses valeurs.

    Texte signé : Hélène Conway‑Mouret, Renaud Bellais et Thibault Delamare

    Dissuasion Européenne | Dissuasion | Europe | Sécurité | Défense | Stratégie | Nucléaire | Cyber | Conflit | France
    source:https://www.latribune.fr/idees/tribunes/opinion-pour-une-dissuasion-strategique-europeenne-1031783.html

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